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Une Atlantide de matière plastique

Illustr

Par Aurélia Noudelmann (artiste) et Alexandre Wirth (rédacteur)

« Lorsque la dernière goutte d’eau sera polluée […] l’homme blanc comprendra que l’argent ne se mange pas »,  déclarait au XIXe siècle le chef Sioux Sitting Bull. Plus tard, en 2015, l’Agence nationale australienne pour la science montrait que d’ici à 2050 l’intégralité des oiseaux marins auront déjà ingurgité du plastique.  Aujourd’hui, la pollution des océans est un enjeu écologique primordial que la communauté internationale peine à prendre en compte. Pourtant, 80% de la pollution marine provient des continents. Le phénomène appelé « La soupe de plastique » ou plus souvent « le 7e continent » est la manifestation spectaculaire de cette pollution sans précédent. Une solution à la surpollution marine ne pourrait donc se faire sans un consensus international des États.

 

La découverte

 

Bien que l’existence d’un tel phénomène ait été établi dès 1979, c’est bien plus tard que le navigateur américain Charles Moore décide d’alerter l’opinion publique de la gravité de la situation. Créateur de la Fondation Algalita pour la Recherche en Mer, il conçoit un bateau en aluminium destiné à l’exploration afin de mesurer et analyser l’impact néfaste de l’humanité sur le Pacifique. En 1997, il traverse l’océan Pacifique en passant par le nord à l’occasion de la Transpac qui rallie Los Angeles à Hawaï. Il fait alors état d’un gigantesque amas d’ordures à 80% constitué de plastique.

Pendant une semaine entière son équipage traversera une immense plaque de débris de plastique dans cette partie relativement peu fréquentée de l’océan. L’île de déchets commence à cinq mètres au-dessous du niveau de la mer et atteint une épaisseur d’environ trente mètres. La surface estimée de ce continent immergé à l’époque : entre un million et demi et trois millions et demi de kilomètres carrés (soit entre trois et six fois la superficie de la France).

Il est compliqué de parvenir à se représenter ces territoires de plastique perdus en pleine mer. La plupart des photographies publiées ne rendent pas compte des courants issus des gyres océaniques, qui engendrent la formation de ces zones. Face à cette difficulté de représentation, notre artiste Aurélia Noudelmann a choisi une voie alternative. Elle a interprété en partitions les codes informatiques de photographies d’objets en plastique, pour créer un courant musical.

Les causes du phénomène

 

Selon une étude de la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration), les déchets se déplacent dans le Pacifique en suivant deux grandes aires de convergence, l’une localisée entre la Californie et les îles d’Hawaï et l’autre proche de l’archipel nippon. Les déchets du monde entier acheminés par les cours d’eau sont drainés dans les océans et stagnent dans des gyres océaniques, de gigantesques tourbillons d’eau formés par un ensemble de courant marins. Les déchets sont amenés au centre de ces vortex et tournent sur place. La densité de ces zones est évaluée à près de cinq kilogrammes de plastique par kilomètre carré pour une moyenne estimée à trois cent mille morceaux de plastique.

Ces continents de déchets présents aujourd’hui dans les trois océans se forment autour de cinq grandes gyres. Et cette catastrophe n’est pas près d’être endiguée. Selon Greenpeace, ce sont entre huit et douze millions de tonnes de plastique qui terminent à la mer chaque année. Le problème est délicat. La plus grande partie de cette pollution plastique est constituée de microparticules dont la taille est inférieure à 10 millimètres et qui flottent très profondément.

 

Pollution à la microbille

 

Selon un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement en 2014, cette pollution plastique des océans serait aggravée par la pollution aux microbilles. Les microbilles sont des morceaux de polyéthylène ronds et lisses mesurant 0,3 millimètre de diamètre et qui sont présents dans certains produits de beauté (crèmes exfoliantes, dentifrices abrasifs ayant pour but de faire briller l’émail, gels douche, etc). La taille infime de ces particules de plastique les empêche d’être retenues dans les filtres, elles sont ainsi directement rejetées dans les cours d’eau puis dans la mer. Le polyéthylène qui compose ces particules a pour propriété d’attirer des bactéries et des virus qui sont transportés sur des milliers de kilomètres en fonction des courants océaniques, propageant des microbes d’un bout à l’autre de la planète. D’après François Galgani, chercheur à l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer), ce phénomène présente « le risque de déséquilibrer des milieux naturels en introduisant un agent pathogène pour la faune ou la flore locale ».

En France, ces microbilles viennent d’être interdites par la loi Biodiversité votée au Parlement le 20 juillet dernier (leur interdiction aux États-Unis date de 2015). D’ici à janvier 2020 ce sera au tour des cotons-tiges en plastique d’être prohibés. Ils seront remplacés par des substituts en bois.

Planisphère des différentes plaques de déchets (position approximative), par Aurélia Noudelmann
Planisphère des différentes plaques de déchets (position approximative), par Aurélia Noudelmann

Les solutions

 

Des solutions sont connues et mises en place pour limiter la catastrophe à long terme : sensibiliser les populations et les industriels, limiter la distribution de plastique et son utilisation (notamment des sacs en plastique), limiter l’acheminement des plastiques dans les cours d’eau depuis les continents.

Cependant, toutes ces mesures visent à limiter la progression du problème mais n’ont aucune utilité pour vider les océans de cette masse plastique qui mettra plus de 500 ans à se décomposer. Certains esprits se sont penchés sur le problème et exposent des moyens spectaculaires pour débarrasser les océans des montagnes de déchets et de particules plastiques qui s’accumulent dans les gyres océaniques.

En 2009, un cabinet d’architecte néerlandais propose de transformer ces îles de déchet en véritables territoires artificiels flottants en recyclant le plastique présent dans l’eau. Ce projet farfelu appelé Recycled Island ne verra sans doute jamais le jour mais avait surtout pour but d’alerter l’opinion et demander une action des pouvoirs publics.

Le projet « Kaisei » fut jugé quant à lui plus sérieux à l’époque. Lancé en 2009 par des Américains, il vise à documenter plus en détails le phénomène afin de prévoir une opération de nettoyage. La documentation est en effet un stade primordial afin de savoir identifier les sources de ces déchets et de pouvoir alerter les pouvoirs publics pour qu’ils agissent en conséquence. Les expéditions successives du voilier Kaisei n’en sont pour l’instant qu’au stade de la recherche et de la documentation.

Cartographie subjective d'un territoire de plastique par Aurélia Noudelmann
Cartographie subjective d'un territoire de plastique par Aurélia Noudelmann

Par ailleurs, en 2013, l’inventeur néerlandais Boyan Slat, qui avait alors 19 ans, fonde l’ONG The Ocean Cleanup. Il commence par récolter deux millions de dollars en crowdfunding pour lancer son projet. Aujourd’hui l’organisation a réuni des fonds s’élevant à près de 31,5 millions de dollars et emploie plus de soixante-cinq scientifiques. Leur ambition : débarrasser 50% des déchets de l’Océan Pacifique d’ici à cinq ans. En 2018, il compte faire dériver dans l’Océan Pacifique 50 « pièges à débris » attachés à une ancre flottante. Ces dispositifs suivront les courants marins et seront vidés régulièrement par des navires de l’organisation.

Cette idée est toutefois contestée par de nombreux membres de la communauté scientifique qui considèrent que ce système permettrait de récolter uniquement les macro-déchets (de grande taille) et non les microparticules de plastique qui constituent selon eux le réel problème de la pollution océanique, notamment à cause de leur ingestion par les animaux marins. De plus, le projet semble avoir été établi sans réelle connaissance des activités marines de transport et de pêche. En effet, comment le dispositif censé mesurer 100 km de long pourra-t-il être repéré par les cargos et évité, à 3 000 km des côtes ? Comment la barrière gonflable pourra-t-elle être réparée en cas d’incident de collision ? Dérivera-t-elle pour devenir un déchet de plus dans le vaste océan ? Aucune réponse n’apparaît dans les documents publiés par la fondation. N’en convienne à ces détracteurs, on peut tout de même penser que commencer par retirer les déchets de taille conséquente constituerait un bon début.

Cependant les pouvoirs publics seraient les premiers à devoir mettre la main à la pâte. À quoi est dû leur immobilisme ? Pour l’instant, ces îles de déchets ne constituent aucun enjeu économique majeur. Ces gyres se situent en effet bien loin des eaux territoriales et des zones économiques exclusives. Ainsi aucun gouvernement ne semble vouloir assumer la responsabilité de ces continents de matières toxiques pour la biodiversité marine. Si des mesures de prévention sont prévues par un texte du Programme des Nations unies pour l’environnement, adopté en 1995 pour lutter contre le déversage de détritus dans les océans, aucune sanction n’est prévue en cas d’infraction à ces mesures, d’autant plus que la haute mer constitue une zone de non droit. Et aucune de ces mesures ne permettra de diminuer la quantité colossale de plastique déjà présente dans les eaux océaniques. Les eaux de haute mer devraient ainsi être considérées comme un « bien public mondial » afin que cette pollution soit gérée au niveau international par les seules instances capables d’imposer une politique globale de la mer, claire et efficace. Aujourd’hui encore c’est l’équivalent de 35 conteneurs bourrés de matières plastiques qui sont déversés chaque jour dans la mer et le monde continue à observer, impuissant.

Enjeux et perspectives sous l’éclairage écologique, Centre d’études stratégiques de la Marine, Léa Merillon.
Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer.