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Low-Tech, les vraies technologies du futur

Low-tech : les vraies technologies du futur. Illustrations d'Eric Vanderhaegen

Eric Vanderhaegen (artiste), Maxime Vincent (rédacteur)

 

Pour protéger notre environnement, de plus en plus d’intellectuels, de chercheurs, de militants et de travailleurs appellent à une réduction de notre consommation de ressources. Pour se faire, les technologies de demain ne devront plus être basées sur un principe d’amélioration des performances à tout prix mais sur un principe de durabilité des matériaux et de possibilité de recyclage. Ces technologies, c’est ce que l’on appelle les low-tech, en opposition avec les high-tech où performance rime avec obsolescence.

Récemment, une étude calculait que nous, habitants des pays riches, devrions réduire notre consommation par 6 pour pouvoir continuer à vivre dans les limites de notre planète. Utiliser moins d’énergie, moins de matières premières, consommer moins, réparer, réutiliser : ces nouveaux gestes du quotidien définiraient nos modes de vie de demain. Seulement, dans le même temps, les évolutions de nos habitudes de consommation vont à l’extrême opposé. Entre 1990 et 2010, l’impact carbone de notre consommation a augmenté de 12,4 %, passant de 9,25 tonnes par personne à 10,4. Pourtant, nous mangeons moins de viande, plus de bio, nous prenons moins la voiture, nous avons plus d’éoliennes et de panneaux solaires, des ampoules à économie d’énergie, etc. Alors que s’est-il passé ?

Ce déséquilibre vient principalement du fait que dans le même temps que nous réduisions l’impact de nos produits courants, nous avons augmenté de manière spectaculaire notre consommation d’un type particulier de produits, les hautes technologies, les high-tech : ordinateurs, téléphones, TV écran plat, consoles de jeu, appareils connectés, etc. Or ces nouvelles technologies sont extrêmement polluantes. Non seulement elles consomment d’importantes quantités d’énergie pour fonctionner, mais surtout leur cycle de production est l’un des plus polluant au monde. Les circuits imprimés demandent l’utilisation de terres rares, des terres riches en métaux conducteurs dont l’extraction, la séparation et la purification tuent les sols, les animaux et les hommes sur des kilomètres à la ronde en rejetant notamment des déchets radioactifs, et les batteries sont la plupart du temps en lithium dont le minage a peu ou prou les mêmes conséquences. À cela il faut ajouter les impacts liés à l’acheminement des ressources aux usines, à l’assemblage et au transport. Et plus les technologies sont de pointe, plus elles sont polluantes. Le cycle de vie d’un iPhone 6 (2014) émet ainsi plus de 7 fois plus d’équivalent CO2 qu’un Nokia 6230 (2003) (de 13,6 kg à 95) et si l’on ajoute l’impact lié à l’utilisation de serveurs Internet (indispensable avec un smartphone), l’impact d’un iPhone monte à 105 kg pour une moyenne de 3 ans d’utilisation. Enfin, se pose la question du recyclage de ces matières. Pour l’instant, nous ne sommes capables de recycler qu’une infime partie de ces produits high-tech, principalement les coques en aluminium. Le reste, écran, batterie, circuits imprimés, sont soit faits avec des matériaux qui se dégradent vite pendant l’utilisation (lithium) et ne sont pas réutilisables, soit avec des matériaux possiblement réutilisables mais utilisés dans des alliages tellement complexes — notamment en raison de la taille de plus en plus microscopique des circuits — qu’il est impossible de séparer les matériaux pour les réutiliser, ou alors c’est au prix d’une dépense folle d’eau et d’énergie, et donc de pollution.

Les mêmes limites se posent lorsque l’on aborde nos nouvelles infrastructures, pourtant censées être plus « vertes » qu’auparavant. Que ce soit le TGV qu’un récent rapport de la Cour des comptes qualifiait de plus polluant que les autocars, les panneaux solaires, les éoliennes nouvelle génération qui utilisent des terres rares ou les voitures électriques, les hautes technologies semblent mal adaptées aux défis du changement climatique. Pire, leur utilisation massive de minerais rares et difficilement extractibles pourrait mener à une pénurie de certains métaux essentiels dans les cinquante prochaines années.

La prolifération de ces hautes technologies dans nos sociétés pose donc un certain nombre de problèmes et apparaît difficilement durable en l’état. Contrôler sa consommation électrique en ayant des appareils connectés, prendre le train plutôt que l’avion, la voiture électrique plutôt que la voiture diesel sont des intentions louables mais le faire en cherchant à avoir les mêmes performances qu’avec des technologies carbonées est un mirage. En ce sens, plusieurs intellectuels, chercheurs, militants et travailleurs cherchent à réinventer notre vision des technologies du futur. Plutôt que de construire un Hyperloop, de produire de la nourriture synthétique pour empêcher la déforestation ou de développer des intelligences artificielles pour penser la transition à notre place, ils proposent de développer des technologies à l’opposé des high-tech : des low-tech, des basses technologies.

Low-tech : les vraies technologies du futur. Illustrations d'Eric Vanderhaegen
Une éolienne low-tech, vue par Eric Vanderhaegen.

Les low-tech cherchent à atteindre un autre type de performance. Au lieu de viser l’augmentation et l’amélioration du service proposé, elles ont pour objectif d’optimiser l’utilisation des ressources utilisées. L’idée est donc de créer un objet qui pour un même service rendu, utilise des ressources facilement extractibles (bois, fer, aluminium, etc.), soit facilement réparable (c’est à dire que l’utilisateur peut en comprendre les mécaniques et les régler lui-même) et facilement recyclable. À chaque étape du cycle de vie de l’objet, la dépense en énergie et l’ajout de matériaux externes doivent être les plus faibles possibles. Ainsi, dans une perspective low-tech, on préférera le TER au TGV parce que moins rapide mais surtout moins consommateur de ressources, on préférera la création de vêtements qui isolent thermiquement les personnes plutôt que l’isolation de bâtiments entiers pour chauffer quelques êtres humains ou encore la constitution d’un internet bas-débit mais accessible par tout type d’appareil, même les plus obsolètes..

Mais il ne faudrait pas croire que les low-tech prônent un retour en arrière ou que ses partisans soient des néo-luddites opposés à tout progrès techniques. C’est au contraire une source de création de techniques et d’innovations nouvelles. Seulement, ce sont des innovations pensées dans le long terme, dans la perspective d’un monde plus durable utilisant moins d’énergie et moins de ressources. La plupart du temps, on pourrait les comparer à une sorte de « système D », de technologies du pauvre car elles utilisent des ressources faciles à trouver, peu chères, et cherchent à être le plus simple possible pour permettre aux utilisateurs de s’approprier les objets. Pourtant, cela ne veut pas dire qu’elles ne nécessitent pas des outils de production élaborés. Si l’on prend l’exemple du vélo, objet low-tech par excellence, celui-ci est fabriqué avec principalement de l’aluminium, un des matériaux les plus recyclables au monde, et sa mécanique est suffisamment simple pour que chacun soit capable de le réparer soi-même. Pourtant, derrière cette apparente simplicité, il est impossible pour quiconque de construire un vélo sans posséder les moyens de production d’une usine. Ce n’est pas un objet artisanal, et encore moins un objet « système D ». Il faut mettre en place tout un appareil d’extraction, de production, d’assemblage, de distribution et de recyclage pour constituer le cycle de vie d’un vélo. Sur le même principe, la low-tech ne refuse pas la technologie mais elle la réinvente pour qu’elle prenne en compte les limites et contraintes matérielles.

Low-tech : les vraies technologies du futur. Illustrations d'Eric Vanderhaegen
Boîte d'élevage de grillon, insecte riche en protéine dont la consommation s'insère dans le cadre des cycles de production peu néfaste et dans celui des low tech. Illustration d'Eric Vanderhaegen.

Par ailleurs, les partisans des low-tech ne se contentent pas de réutiliser et promouvoir des technologies déjà existantes, mais ils en inventent. C’est le cas par exemple du ShowerLoop. Ce système de douche à filtre intégré a été inventé par un groupe d’ingénieurs finlandais. L’objectif est de réutiliser l’eau de la douche plusieurs fois en la filtrant à chaque passage. Au lieu que l’eau s’écoule directement dans les égouts, elle est pompée, filtrée et remonte pour couler de nouveau par le pommeau. Une fois la douche finie, l’eau est ensuite envoyée dans un contenant d’eau grise qui peut être utilisée pour laver le linge ou la vaisselle. Enfin, l’eau est récupérée pour servir dans la chasse d’eau avant de finir dans les égouts. Ainsi, au lieu d’utiliser l’eau pour un seul usage, chaque étape de son cycle de vie est mise à profit pour optimiser son utilisation. À l’arrivée, il y a peu de différence pour l’utilisateur — pas de douche high-tech à lumière changeante ou à Ipad intégré — — mais le changement réside dans la rationalisation de sa consommation d’eau. La logique low-tech se retrouve ainsi dans ce projet dans le faible coût de cette installation. Elle ne demande qu’un réarrangement du circuit d’eau et s’écarte donc d’un modèle de consommation classique où l’on remplace complètement ses installations en jetant l’ancien modèle.

L’innovation low-tech peut ainsi prendre la forme d’une innovation avant tout sociale qui ne demande pas l’achat d’un nouveau produit mais le réarrangement d’un produit existant. Le projet Human Power Plant réfléchit par exemple à la possibilité de construire une société avec le confort moderne mais ne fonctionnant qu’à partir de sources d’énergie humaine. Dans un immeuble de l’université d’Utrecht, ils font l’expérience d’un logement où les salles de sport produisent l’électricité des chambres, ou la combustion du gaz fermenté des déjections éclaire les parties communes et alimente les cuisines et les douches et où la chaleur des corps humains est diffusée dans tout le bâtiment par des circuits fermés d’air chaud.

Plus ambitieux, le chercheur Kris De Decker réfléchit depuis plusieurs années à l’organisation sociale d’une économie fonctionnant uniquement à partir d’énergies naturelles. En effet, quand nous atteindrons les 100 % d’énergies renouvelables, notre production d’énergie sera dépendante des caprices de la météo. Pas de vent, pas de soleil, et ce sont des usines et bâtiments entiers qui se retrouvent privés d’électricité. Dans notre économie actuelle, une coupure de courant paralyse complètement l’ensemble des activités. Dans ses travaux, il propose une répartition priorisée des ressources énergétiques avec un minimum de générateurs hydroélectriques alimentant en urgence les services hospitaliers ou les pompiers. Les secteurs moins essentiels de la société comme la production de biens travailleraient à l’inverse par saison, ouvrant et fermant leurs lignes de production au gré des vents comme les meuniers néerlandais du 18e siècle. Beaucoup d’autres réflexions sont à trouver sur son site : Low Tech Magazine.

D’autres techniques low-tech apparues ces dernières années prennent le contrepied de ce qu’on appelle aujourd’hui l’innovation technologique et recherchent davantage à agencer les ressources naturelles les unes avec les autres pour qu’elles deviennent leurs propres moyens de production. Ainsi, la permaculture associe des plantes les unes avec les autres pour qu’elles se protègent mutuellement de leurs prédateurs et qu’elles accélèrent leur croissance. De cette manière, grâce à une observation scientifique du milieu naturel et une approche de conservation pour une production à long terme, on remplace les pesticides, les engrais mais aussi le labour traditionnel qui détruisent et épuisent les sols par une observation scientifique du milieu naturel et une approche de conservation pour une production à long-terme. L’idée est, en définitive, de construire un écosystème agricole autosuffisant qui produise de la nourriture avec le minimum de travail humain, remplacé par le travail autonome et naturel des plantes.

Low-tech : les vraies technologies du futur. Illustrations d'Eric Vanderhaegen
Un désalinisateur low tech, vu par Eric Vanderhaegen.

L’idée des low-tech fait ainsi son chemin mais elle reste néanmoins encore cantonnée à des milieux sociaux très alternatifs et peine à être appréhendée comme une révolution technique et futuriste. Construits avec des matières accessibles et nécessitant peu de capitaux, les produits low-tech sont difficilement commercialisables dans le modèle économique dominant qui privilégie la performance pour l’utilisateur et mettant de côté toutes les externalités négatives liées à l’avant et à l’après du produit. Dans ce modèle, il est bien plus facile de faire rêver investisseurs et consommateurs en promettant la colonisation de Mars qu’avec des porte-conteneurs à voile. Paradoxalement, ces mêmes raisons qui les rendent invisibles dans nos pays riches, font leur succès dans les pays pauvres. En Inde ou en Indonésie où nous exportons une grande partie de nos déchets, de nombreuses innovations naissent de la réutilisation des déchets. C’est d’ailleurs dans ces régions du Sud que le Nomade des Mers est  en train de faire un tour du monde des low-tech. Embarqués dans un catamaran rempli de basses technologies, une dizaine de navigateurs vont récolter de nouvelles techniques consommant peu de ressources avec pour objectif de les faire découvrir au monde entier. Le développement des low-tech se double ainsi d’un impact social et géopolitique en plus d’une conscience environnementale. Les low-tech, au lieu de renforcer notre dépendance aux producteurs, nous permettent de nous approprier les technologies, de les construire, de les personnaliser et de les réparer nous-même. Avec les high-tech où la recherche de nouveauté pousse à l’augmentation des investissements et des prix excluant ainsi la majorité de la population mondiale, trop pauvre pour y avoir accès. À l’inverse, les low-tech de par leur principe privilégiant le capital humain sur le capital financier et matériel, seraient plus accessibles à tous.

En définitive, les low-tech proposent une alternative à l’innovation habituelle. Nous ne pourrons pas continuer à développer des technologies demandant toujours plus d’énergies à produire et consommant toujours plus de matières premières polluantes à extraire et à recycler. Il y a donc un choix à faire, entre s’adapter maintenant à cette restriction de ressources et penser les technologies qui peuvent s’inscrire dans ce monde ou attendre d’avoir atteint la limite pour réagir. Comme l’ingénieur Philippe Bihouix, auteur de L’Âge des Low-Tech le présente : « Mieux vaut une sobriété choisie qu’une sobriété subie. »