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Les cryptomonnaies, comment ça marche ?

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Par Constant Dacbert (rédacteur) et Pierre Spetebroodt (artiste)

 

En septembre 2017, le cofondateur de la blockchain Ethereum, Joseph Lubin, déclarait aux médias considérer que 90% de la valeur de chaque cryptomonnaie était spéculative. Depuis l’année 2008, ces nouvelles technologies façonnent un peu plus chaque jour l’économie de demain. L’ambition qu’elles portent est politique, financière et sociétale. Cependant si la complexité de ces nouveaux actifs financiers en rebutait certains, chaque jour des investisseurs novices se laissent tenter par ces nouvelles monnaies. L’effet de cet intérêt est clairement visible puisque la première des cryptomonnaies, le bitcoin, avait dépassé le palier incroyable de 19 000$ l’unité en décembre 2017. L’existence d’une bulle spéculative autour des cryptomonnaies semble aujourd’hui indéniable. Au-delà du défi technologique et politique qu’elles portent, en quoi celles-ci modifient-elles considérablement le financement de notre économie ?

Qu’appelle-t-on “cryptomonnaie” ? Que sont ces devises qui agitent la toile depuis un an et confinent même à l’hystérie ces derniers mois ?

Elles fonctionnent selon trois piliers essentiels :

  • la virtualité

Ces monnaies sont virtuelles, elles ne sont pas émises par des banques centrales ou des autorités publiques mais par des développeurs. Elles ne sont pas nécessairement rattachées à une monnaie officielle, mais elles sont acceptées par les personnes physiques et morales comme un moyen de paiement pouvant être “transféré, stocké ou négocié électroniquement”, selon la définition de l’Autorité bancaire européenne.

  • le cryptage des données

Ces données numériques sont cryptées, c’est-à-dire qu’elles sont protégées par des codes qui préservent l’anonymat des utilisateurs.

  • et le réseau décentralisé de pair à pair

Toutes les interactions autour de ces monnaies se font directement d’un serveur à un autre, sans intermédiaire. Par exemple, si vous envoyez un Bitcoin – la première cryptomonnaie et la plus célèbre entre toutes – à un ami, cette transaction s’effectue directement de votre ordinateur au sien, sans passer par un serveur central.

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Le concept de cryptage des données à grande échelle est à l’origine de ces cryptomonnaies. Il trouve ses prémices dans le mouvement Cypherpunk des années 1990, un groupe d’activistes porteurs d’une certaine idéologie politique : libérer la monnaie de la tutelle des États et des banques en créant un nouveau système de confiance. L’articulation « Cypher », pour le code secret qui s’y cache, rebondit sur l’aspect « punk », ou délinquant juvénile. Leurs aspirations et leurs travaux ont contribué à inspirer le Bitcoin, la première cryptomonnaie. Créée par une (ou plusieurs) personne(s) sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto, la plus puissante cryptomonnaie au monde est fondée sur la technologie du “blockchain”.

La technologie blockchain

Cette technologie est à l’origine de toutes les monnaies cryptées. Elle garantit la transparence des transactions en proposant un grand cahier de compte constitué en chaîne de blocs, que tout le monde peut consulter de façon libre et gratuite, mais que personne ne peut modifier ou détruire. Chaque bloc est un concentré d’informations transparentes, immuables et cryptées, qui retracent l’historique de tous les propriétaires successifs d’un jeton (ou “token”, c’est-à-dire l’unité d’une monnaie cryptée) d’une cryptomonnaie. La chaîne est, quant à elle, la continuité du réseau assurant la sécurité.

Concrètement, un bloc contient ce qu’on appelle des “nœuds“ composés d’une série d’informations ; par exemple : « la clef cryptée 0X0001 a envoyé 0,31 bitcoin à la clef 0X0002 à telle date et à telle heure ». Chaque individu peut donc retracer l’historique de chaque token depuis son émission ou depuis la création de la blockchain.

Alors, la plupart des malversations liées à la monnaie deviennent impossibles ; notamment la corruption, le blanchiment ou les fraudes. Chaque blockchain a ses propres règles. Par exemple la chaîne Bitcoin ne peut accueillir que du bitcoin ; le nombre de bitcoins en circulation est plafonné à 21 millions de tokens, afin de garantir sa rareté et partant, sa valeur.

On compte aujourd’hui une myriade de monnaies digitales car il existe plusieurs protocoles et plusieurs blockchains. La première, créée derrière le pseudonyme de Satoshi Nakamoto, est le Bitcoin et date de 2008. Lorsqu’il est créé, chaque projet de chaîne de blocs est un objet d’étude décrit dans un « white paper ». Ce document officiel contient les informations principales de la technologie et de la monnaie qui l’utilise. La thèse de Nakamoto en novembre 2008 s’intitulait ainsi « Bitcoin: A peer-to-peer electronic cash system ».

D’autres blockchains viennent s’ajouter à partir de 2011 avec Litecoin, Namecoin puis Swiftcoin. Il devient rapidement impossible d’en faire une liste exhaustive. À cause de cette offre abondante, les « crypto addicts » se mettent à lister les plus importantes blockchains : Bitcoin, Ripple, Hyperledger, ou encore Ethereum, blockchain créée en 2015 par Vitalik Buterin et Joseph Lubin.  

Les utilisateurs nomment alors « main coins » les monnaies les plus utilisées, souvent les pionnières et celles dont les cours ont explosé. On retrouve à nouveau le bitcoin ou l’ether, qui sur leurs blockchains respectives – Bitcoin et Ethereum – permettent d’acheter d’autres monnaies. Lorsqu’une monnaie nouvelle est créée et émise, le processus d’offre initiale de jetons se fait le plus souvent dans ces monnaies « main », qui servent de pilier.

On les distingue des « altcoins », monnaies alternatives comme le bitcoin cash, le namecoin, ou de nombreuses autres. Enfin, il existe un dernier type de monnaies délicatement évoquées comme étant des « shitcoins » ; celles-ci sont les monnaies récemment créées qui ne pourront semble-t-il jamais avoir le succès des précédentes. Parmi celles-ci, il est possible de citer sans prendre parti Coinye, cryptomonnaie à l’effigie de Kanye West dont le projet fut abandonné après un procès intenté par le rappeur américain, ou encore PotCoin, cherchant à offrir aux amateurs de cannabis leur propre monnaie digitale.

Les 3 fonctions de la monnaie

L’ambition héritée de ces mouvements précoces est celle de créer un nouveau type d’actifs financiers, entièrement digitalisé et regroupant les trois fonctions traditionnellement inféodées à la monnaie.

La première de ces fonctions est l’unité de compte, puisque chacune de ces monnaies a une valeur dans les devises classiques comme l’euro ou le dollar américain, il existe a fortiori de nombreuses plateformes – les plus connues étant Kraken, Coinbase ou Bittrex – sur lesquelles chaque cryptomonnaie peut être échangée avec n’importe quelle autre. C’est aussi un intermédiaire d’échanges, puisqu’une cryptomonnaie peut servir à faire des achats tant sur Internet qu’en magasins grâce aux smartphones. La première transaction en bitcoins, réalisée le 22 mai 2010 pour un montant de 10 000 bitcoins, concerna deux pizzas chez Papa John’s. Si le restaurateur a conservé les 10 000 bitcoins qui ont servi à l’époque à payer la transaction, il est aujourd’hui en possession de 61 millions de dollars !

Enfin, n’importe quelle cryptomonnaie fait office de réserve de valeur. C’est l’aspect le plus controversé par les personnes dites « crypto-sceptiques », qui considèrent qu’elles ont un défaut de valeur intrinsèque. En réalité, le bitcoin a bien une valeur intrinsèque, calculée notamment en électricité – en énergie nécessaire à sa création par le procédé de minage.

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Le processus de minage

Quelle que soit la monnaie que l’on évoque, le processus de minage est essentiel et contribue à déterminer la valeur de la devise. Mais de quoi s’agit-il ? Ce processus est essentiel pour garantir la confiance en ces cryptomonnaies. Il est effectué par des utilisateurs qui connectent leurs ordinateurs pour maintenir et stabiliser la chaîne de blocs. Pour ce faire, ils collectent et vérifient chacune des transactions de la chaîne au moyen d’ordinateurs très puissants. En peu de mots : ces utilisateurs résolvent des équations qui, une fois résolues, permettent de déclarer que la chaîne est certifiée. Ce travail de minage est rémunéré dans la cryptomonnaie correspondant à la chaîne de blocs.

La difficulté de résolution de chaque problème augmente avec la longévité de la blockchain, si bien que le minage devient de moins en moins rentable. En effet, l’électricité nécessaire aux ordinateurs pour déployer autant de puissance de calcul ne rentabilise pas les gains potentiels, malgré les cours de certaines monnaies.

Un coût environnemental faramineux

On estime aujourd’hui à plus de 215 kilowatts par heure la consommation d’électricité pour valider une transaction bitcoin ; soit l’énergie nécessaire à une maison américaine de taille moyenne pendant une semaine. Les utilisateurs effectuent 300 000 transactions par jour… L’existence même des cryptomonnaies est à l’origine de ce problème de consommation excessive d’énergie. Le Bitcoin est la cryptomonnaie la plus répandue. Si les mineurs de la chaîne de blocs du Bitcoin constituaient un pays, il serait au 61e rang mondial des pays consommateurs d’électricité. Le Bitcoin consomme chaque année à lui seul davantage d’énergie électrique que chaque pays d’Afrique, exceptés l’Afrique du Sud, l’Egypte et l’Algérie. Au regard de la croissance que connaît cette consommation, on estime que le Bitcoin dépensera davantage d’énergie que le Royaume-Uni d’ici octobre 2018.

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Les ICO, “Initial Coin Offering”

Au sujet du financement de l’économie, la blockchain est un véritable tremplin dans le cas particulier du financement des entreprises. Une nouvelle tendance permise par cette technologie est d’offrir à n’importe quelle personne la possibilité de créer sa propre blockchain. De nombreuses entreprises décident d’aller plus loin en créant un projet de blockchain sur lequel s’appuie une nouvelle monnaie ! C’est ainsi que sont nées bon nombre de cryptomonnaies. Les montants levés dans le cadre de ce type d’opérations – que l’on appelle ICO, “Initial Coin Offering” – dépassent régulièrement le million de dollars. Il serait à nouveau impossible d’en faire une liste exhaustive, mais les plus impressionnantes sont notamment Bancor (153 millions de dollars), EOS (185 millions de dollars), ou encore Tezos (232 millions de dollars). Ces montants sont bien souvent déconnectés des besoins réels des entreprises qui les portent.  

Par ce système d’Initial Coin Offering, certaines entreprises émettent de nouveaux tokens que les utilisateurs peuvent acheter avec les monnaies piliers comme le bitcoin ou l’ether. Clément Janneau, cofondateur du site ICO Mentor affirme que ce procédé est en plein essor, puisque « d’une ICO par semaine en 2016, nous sommes passés à deux par semaine en mai 2017, puis deux par jour en juin pour atteindre en moyenne 5 à 10 par jour depuis la rentrée ».

Du côté de l’entreprise, ce type d’opérations lui permet de lever énormément de fonds en très peu de temps, souvent entre deux semaines et un mois. La manière classique de financement pour une entreprise est de rechercher un emprunt bancaire ou de réaliser une levée de fonds auprès d’investisseurs institutionnels, en capitalisant sur une équipe, une activité et des indicateurs de performance. La blockchain permet ici un financement rapide et massif, dont le succès est uniquement basé sur l’engouement général des personnes détenant des cryptomonnaies.

Du côté des investisseurs, les ICO leur permettent de se placer en tête des spéculateurs car ils achètent des tokens lorsque le cours est, comme ils l’espèrent, au plus bas, avec l’ambition de réaliser une plus-value à la revente. Depuis son ICO en 2015, l’ether a augmenté son rendement en dollars de +145 000%.

Les investisseurs plus classiques, notamment en capital-risque, sont très critiques face à cette forme de financement qui vient bouleverser leur métier. Fred Wilson, d’Union Square Ventures déclare sur Twitter que « Les investisseurs qui ont acheté (ces) jetons peuvent s’en aller du jour au lendemain. » Il s’agit d’une critique d’un phénomène bien réel : nombreux sont les investisseurs qui ne prennent pas le temps de lire le white paper – le document qui présente le projet d’une cryptomonnaie – et sont victimes à terme d’une arnaque communément appelée « ICO scam ». L’achat d’un token lors d’une ICO ne donne à l’investisseur aucun droit et aucune sécurité face à son achat. Or, il peut également rencontrer des problèmes techniques. Ce fut le cas avec l’entreprise FileCoin, qui a créé un token pour un cloud décentralisé : à l’époque, l’équivalent de 186 millions de dollars avait fuité en moins d’une heure.

Au-delà des arnaques et des problèmes techniques, la principale crainte concerne la dimension spéculative de ces monnaies. Les plus grands hedge funds investissent massivement dans les cryptomonnaies pour en conduire le marché, comme l’a fait le Winklevoss Bitcoin Trust des frères Winklevoss. Ces derniers, qui s’étaient alliés à Mark Zuckerberg lors de la création de Facebook, affirmaient en avril 2013 détenir 1% de la totalité des bitcoins en circulation. Ce sont ces engouements démesurés qui nourrissent les bulles spéculatives.

La ruée vers ces monnaies digitales crée une véritable bulle comme celles qui ont conduit aux crises financières de 1929 et 2008, lorsque la valeur marchande des actifs financiers était complètement déconnectée de leur valeur intrinsèque. On pourrait sortir des centaines de statistiques sur le bitcoin et son essor vertigineux, une seule suffira à justifier l’existence de la bulle : en quatre mois le bitcoin a vu sa valeur multipliée par cinq.

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Face à l’énorme succès technologique et financier des monnaies digitales, un paradoxe semble exister. L’ambition héritée des mouvements Cypherpunks est de privatiser les données et de garantir un système infaillible de paiement dans notre société. Cependant, Satoshi Nakamoto voit sa création dévier dangereusement de cette vision puisqu’il vaut mieux aujourd’hui garder un bitcoin, le « hodl » dans le langage des utilisateurs confirmés (dérivé de « hold », provenant d’un post de blog devenu viral), que de l’utiliser comme moyen de paiement. Face à l’énorme succès populaire que connaissent les cryptomonnaies, les États ne savent pas comment réagir.

La Chine a purement et simplement interdit le processus d’ICO sur son territoire. En effet celles-ci étaient devenues incontrôlables après la levée de plus de 2,6 milliards de yuans de cryptomonnaies. La Banque centrale chinoise avait d’ailleurs fait parvenir un communiqué affirmant que « plus de 90 % des projets ICO violent les lois contre la fraude fiscale et la levée de fonds illégale. Le pourcentage de projets qui lèvent réellement des fonds pour des investissements est de moins de 1% ».

La France a entamé les réflexions sur ces sujets il y a plusieurs années. Une ordonnance devrait voir le jour, faisant notamment suite à la récente consultation publique commandée par la direction générale du Trésor. « Si les ICO avaient été soumises aux mêmes réglementations que les IPO, Ethereum n’aurait jamais vu le jour », considère Stelian Balta, fondateur d’HyperChain Capital, fonds d’investissement spécialisé sur ces sujets. Ces nouvelles questions ont récemment amené Bruno Le Maire, ministre de l’Economie et des Finances à présenter au conseil des ministres une ordonnance permettant et encadrant l’usage de la technologie blockchain dans le cadre de transferts financiers.

L’actualité effrénée autour des monnaies cryptées et de la technologie blockchain renvoie l’idée d’une mode. Le dernier sujet en date étant la perte pure et simple de certains actifs, contenus sur des portefeuilles physiques ressemblant à des clefs USB, ou sur des wallets en ligne composés d’une clef cryptée impossible à retrouver une fois perdue. On estime que plus d’un tiers (4 millions de tokens, d’une valeur supérieure à 60 milliards d’euros) des bitcoins en circulation sont ainsi perdus à jamais.