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Nanterre, Mai 68 : mises en scène du refus de la culture

Nanterre en 68 : mises en scène du refus de la culture.

Lise Corre (rédactrice), Anouchka Ginisty (artiste)

 

50 ans après Mai 68, le campus de Nanterre a bien changé, mais son héritage politique est toujours vivace. L’université est le lieu privilégié de la diffusion d’une culture nationale, et pourtant, à l’heure des slogans et des barricades, elle en devient le lieu privilégié de sa contestation. Retour sur les conceptions révolutionnaires de la culture, à travers les artistes qui ont vécu Nanterre, qui l’ont racontée, qui l’ont mise en scène.

« À l’école de la poésie, on n’apprend pas : on se bat ». Tels sont les mots de Léo Ferré dans l’introduction à son recueil de poèmes, Poètes… vos papiers1 ! Le savoir, celui que les universités diffusent, serait pour le chanteur anarchiste une antithèse de ce que peut et doit faire l’art, c’est-à-dire susciter l’action politique. La faculté de Nanterre, d’où ont jailli les mouvements estudiantins de mai 1968, incarne la révolte de la jeunesse face à la culture dominante, celle des institutions universitaires et artistiques, celles des vieux modèles dont l’époque veut s’affranchir. Pourquoi Nanterre, cet immense chantier en bordure de Paris, a-t-elle été le lieu des premières contestations de la culture, et comment l’espace même du campus, vécu quotidiennement par les étudiants, a-t-il agi sur la révolte ? Pour répondre à ces questions, le regard des artistes est essentiel : celui de Jean Dubuffet, le peintre qui dénonce une culture « asphyxiante », celui de Robert Merle, l’écrivain qui veut faire parler ses étudiants, et celui de Jean-Luc Godard, le cinéaste qui met en scène les débats des jeunes militants. La fac, au départ de laquelle tout commence, n’est plus tant un lieu de culture qu’un personnage à part entière du roman de Mai 68.

 

Le théâtre des événements : dans la boue de Nanterre émerge une contestation de la culture

 

En 1964, la faculté des lettres de Nanterre ouvre ses portes aux premiers étudiants, sur un site militaire en plein démantèlement, « la Folie », et sous l’impulsion de Charles de Gaulle qui souhaitait créer une annexe de la Sorbonne. Les architectes du campus, les frères Chauliat, ont à peine deux ans pour faire émerger, entre les entrepôts militaires, les bidonvilles et les bretelles d’autoroute, une université à la pointe de la modernité. Ils œuvrent dans la logique de Jean Le Corbusier, utilisant une technique rentable de préfabrication, ainsi qu’une trame architecturale permettant au chantier d’avancer vite et à moindre coût. De fait, les premiers bâtiments relèvent d’une standardisation à la fois peu esthétique et peu hospitalière, qu’un maigre pourcentage du budget voué à la décoration est censé compenser. Le mur pignon de la tour d’administration, dont la salle du conseil sera assiégée par les étudiants le 22 mars 1968, aurait ainsi dû accueillir les fresques du peintre Jean Dubuffet ; ce dernier, lassé d’attendre l’accord des administrations, abandonna son projet.

C’est donc là, dans ce chantier boueux, isolé au milieu des bidonvilles où peinent les ouvriers algériens, dans cet espace industriel qui ne dialogue pas avec ses alentours, que se cristallise une vive contestation de la culture. La fac, puisqu’elle est le lieu de vie des étudiants, en est le symbole – celui d’une culture bourgeoise, de classe, représentante d’un état jugé oppressif. Car de la culture, c’est bien le versant institutionnel qui est fustigé, et l’espace nanterrois, verrouillé, est le reflet du pouvoir tout autant que le lieu où s’effectue la résistance.

Nanterre en 68 : mises en scène du refus de la culture.

Asphyxiante culture, ou la dénonciation des institutions

 

Il n’est pas anodin que Jean Dubuffet, l’inventeur de l’art brut, dont les fresques en bas-relief ne virent jamais le jour à Nanterre, ait lui-même édité en 1968 un pamphlet intitulé Asphyxiante culture2. Sa théorie se fait l’écho des discours qui animent, dans les couloirs de l’université, les poignées de militants communistes et anarchistes. Selon Dubuffet, la culture est le lieu de la domination bourgeoise par laquelle elle se légitime et accrédite son pouvoir sur les classes dominées : « La caste bourgeoise cherche à se convaincre et à convaincre les autres que sa prétendue culture (les oripeaux qu’elle pare de ce nom) légitime sa préservation […]. On ne se débarrassera de la caste bourgeoise occidentale qu’en démasquant et démystifiant sa prétendue culture. Elle est en tout lieu son arme et son cheval de Troie3. »

Dubuffet remet en cause la subordination de l’art à un tout récent ministère de la Culture, créé en 1959, qu’il conçoit comme une propagande destinée à anesthésier le peuple. Dans son texte, il reprend l’idée marxiste de la culture comme « opium du peuple4 » qui, à l’instar de la religion, enterrerait l’énergie individuelle de création – tout comme, du point de vue des jeunes militants de 1968, elle enterrerait liberté et énergie politiques.

En effet, les jeunes activistes des mouvements de 1968 tiennent un discours qui va dans le sens de ce que l’artiste théorise ici. Dans son article « 1968, l’an I du tout culturel ? », l’historienne Emmanuelle Loyer s’appuie ainsi sur les tracts des membres du Comité d’action révolutionnaire qui occupaient le théâtre de l’Odéon, et prônaient un « vandalisme culturel » parfaitement assumé. Le ministère d’André Malraux et sa politique d’action culturelle sont visés, à travers une rhétorique anti-autoritaire qui s’affirme dans une « volonté de rupture radicale avec l’ordre et les valeurs existants ».  Même les institutions culturelles de gauche ne sont pas épargnées, en témoigne un second tract cité par Emmanuelle Loyer, diffusé au festival d’Avignon : « La culture industrielle de même que l’université bourgeoise ne constitue-t-elle pas un écran de fumée destiné à rendre impossible, à interdire toute prise de conscience et toute activité politique libératrice5 ? »

L’industrie culturelle, en particulier celle du spectacle vivant, et l’université sont ramenés sur le même plan, participant toutes deux d’un « même modèle répressif et commercial », qui serait une illusion de liberté. La menace, c’est la dépolitisation.

S’affranchir de la culture, donc, est une priorité du mouvement politique de 68. Quel endroit plus approprié que la fac de Nanterre, où « il n’y a pas de passé, pas d’histoire, pas de vieilles structures politiques6 », pour devenir le théâtre, dans un premier temps, de cette contestation ? Jean-Pierre Duteuil, militant anarchiste aux côtés de Daniel Cohn-Bendit, montre que l’enthousiasme politique y tient lieu de nouvelle culture : « À Nanterre, on se marre, on fait de la politique et la fête. C’est le premier campus de ce genre en France. Totalement isolé, au milieu des bidonvilles. Il n’y a rien. Alors on est obligés de créer des activités culturelles, des lieux de rencontre, de s’inventer une culture7 ».

 

Derrière la vitre de Nanterre : la voie littéraire pour exprimer les voix étudiantes

Nanterre en 68 : mises en scène du refus de la culture.

Le quotidien nanterrois, dont témoigne Jean-Pierre Duteuil, s’articule avec la configuration même du campus : l’université échoue à être un espace commun, chaleureux, et les étudiants y souffrent d’inconfort, de solitude, de frustration. Cette réalité fait l’objet d’un roman de Robert Merle, écrivain français et professeur à Nanterre en 68. La matière première de Derrière la vitre8, ce sont les entretiens que Merle a eus avec ses étudiants, dès novembre 1967, qu’il utilise pour donner corps à sa fiction. Il raconte le 22 mars, cette journée désormais emblématique, à travers les voix des élèves, Denise, Ménestrel, David, celles des professeurs, Delmont, Frémincourt, Rancé, et celles des ouvriers, Moktar, Kaddour et Abdelaziz. Les courants d’un air nouveau remuent la boue d’une université encore à l’ébauche, humide de ses bidonvilles silencieux. Tous, anonymes de fiction, travaillent, consciemment ou non, au mythe de Nanterre.

Le campus, ce théâtre de béton armé bien loin du foyer culturel que constitue la Sorbonne et son Quartier Latin, est un assemblage de « casernes sans âme pour des apprentis robots9 » où évoluent les personnages. Ce que Merle met en scène dans son roman, c’est l’invention, par les étudiants et leurs alliés, d’une nouvelle sociabilité, d’une communauté politique où circulent les idées et les visions du monde. C’est un nouvel espace culturel en réaction à une culture cloisonnante, où émergent, à travers leur voix propre, des personnalités singulières. Là est l’une des principales revendications des jeunes militants de 68 : être considérés comme des individus désirants, créatifs et libres.

 

Quitter Nanterre et s’inventer une culture neuve : La Chinoise de Godard

Le pari de Merle est donc celui d’une mise en scène du mouvement à travers les voix, fictives, de ceux qui l’ont fait. Il n’est pas très éloigné de ce que Jean-Luc Godard, cinéaste de la nouvelle vague, a lui-même conçu en 1967 dans La Chinoise10. Il filme, dans une sorte de huis-clos, les débats qui animent les étudiants d’une récente cellule marxiste-léniniste. Le lieu principal qu’il choisit pour capter ces échanges est un appartement bourgeois tapissé de « petits livres rouges ». Comme l’annonce d’emblée son générique, La Chinoise est « un film en train de se faire », qui capte les réflexions de ces étudiants nanterrois au moment où elles émergent. Nanterre, d’ailleurs, bien qu’il ne soit pas le lieu de l’action, est partout dans ce film : la faculté y apparaît en de nombreux plans fixes qui viennent entrecouper les débats. Ces plans sont tout en nuances de gris, tandis que les visages des acteurs, eux, se découpent sur des fonds aux couleurs vives. Véronique, l’héroïne, regrette qu’on les ait mis « dans les mêmes cages à lapins que les ouvriers », tout en admettant qu’après réflexion, « la philo en banlieue ouvrière, c’était sa place ». L’espace est politique : les mises en scène qu’il suscite à travers les regards artistes le sont tout autant.

Nanterre en 68 : mises en scène du refus de la culture.
La Chinoise, de Jean-Luc Godard

Les personnages de La Chinoise sont des comédiens : ils illustrent sans cesse, en de petites scénettes symboliques, leurs échanges philosophiques. Le théâtre s’invite dans le cinéma et permet alors une réflexion approfondie sur ce que doit signifier la culture pour ces jeunes militants. L’entretien de Véronique avec Francis Jeanson11, philosophe français anticolonialiste, est un moment capital du film. En effet, leur discussion a pour objet «l’action culturelle », et la manière dont, un an avant les barricades, elle doit s’effectuer. Pour Jeanson, l’essentiel est « que la culture donne une prise sur le monde ». Pour mener son projet à bien, il entend se séparer de l’université, et précisément « de l’attitude très courante qui consiste à considérer les autres comme des récepteurs purs et simples ». Nous ne sommes pas bien loin de ce que Jean Dubuffet, dans son Asphyxiante culture, disait des professeurs, agents de la culture dominante : « Ce sont des écoliers ceux qui, au lieu d’aspirer à une activité d’adulte, c’est-à-dire créative, se sont cramponnés à la position d’écolier, c’est-à-dire passivement réceptrice en figure d’éponge. » Rejeter la culture, c’est quitter la fac.
Ainsi, les mises en scène artistiques qui ont accompagné les mouvements politiques de mai 1968 sont-elles essentielles pour comprendre les questionnements de la jeunesse. La forte contestation de la culture, jugée annihilatrice de toute volonté politique comme de tout élan créateur, ne tournait pas à vide. Il ne s’agissait pas, comme nous le montre Godard, de s’extraire simplement des carcans : la culture, conçue comme action politique, et illustrée par de jeunes acteurs, doit investir les marges et s’inventer un nouvel espace, loin des temples grisâtres du savoir que constituaient alors, dans leur esprit, les universités françaises. Une tentative d’utopie vouée à l’échec ? Pas tout à fait, comme en témoigne l’histoire de la faculté de Paris-Vincennes, lieu d’une expérience pédagogique révolutionnaire aux lendemains des barricades, et dont Paulin Hoegy et Marie Deteneuille se font les relais dans leur article  « Mai 68 et l’université de Vincennes : la faculté de penser autrement ».  

  1. Léo Ferré, Poètes… vos papiers ! (1956), Paris, Points, 2013, p. 9.
  2. Jean Dubuffet, Asphyxiante culture (1968), Paris, Éditions de Minuit, 1986.
  3. Ibid., p. 9-11.
  4. Ibid., p. 9-11.
  5. Emmanuelle Loyer, « 1968, l’an I du tout culturel ? », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 98, no. 2, 2008, pp. 101-111.
  6. Jean-Pierre Duteuil, auteur de Nanterre 65-66-67-68, vers le mouvement du 22 Mars, préfacé par Daniel Cohn-Bendit, est cité ici par Annette Lévy-Willard dans son article du 5 mai 1998 pour Libération.
  7. Ibid.
  8. Robert Merle, Derrière la vitre, Paris, Gallimard, 1970.
  9. Ibid., p. 266.
  10. Jean-Luc Godard, La Chinoise, 1967.
  11. Le philosophe Francis Jeanson joue dans ce passage son propre rôle dans une discussion avec l’héroïne, Véronique. Fervent militant anti-colonialiste et soutien du FLN en Algérie, il choisit dès 1966 de se tourner vers l’action culturelle, projet qui constitue l’entretien filmé par Godard dans La Chinoise.