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Loi ORE, vers un accroissement des inégalités d’accès à l’enseignement supérieur ?

Mai 68, la loi ORE et les inégalités d'accès à l'enseignement supérieur. Illustrations d'Ivan Peev.

Juliette Chaignon (rédactrice), Ivan Peev (artiste)

 

Plusieurs manifestations étudiantes ont fleuri sur les campus français au cours du mois de mars 2018 en opposition à la loi Orientation et réussite des étudiants (ORE), portée par la ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, Frédérique Vidal. La refonte de la plateforme de gestion des voeux d’admission dans le supérieur et une révision de la méthode d’attribution des voeux d’orientation pour les lycéens comptent parmi les nouveautés induites par cette réforme.

La promotion 2018 des bacheliers inaugure Parcoursup, un outil équivalent à la plateforme précédente nommée Admission Post-Bac, qui cristallise les revendications de la part des organisations étudiantes, l’UNEF (Union nationale des étudiants de France) en tête des protestations. En effet, l’un des points principaux reprochés au changement de procédure d’admission dans l’enseignement supérieur est le risque d’une généralisation de la sélection pour accéder aux bancs de l’université, censée pourtant accueillir tous les élèves sous la seule condition qu’ils détiennent le baccalauréat. Dès le mois de janvier, deux universitaires, Thomas Brisson et Bertrand Guillarme, publiaient une tribune dans Le Monde.fr pour alerter sur la mutation du système universitaire en un « système de concurrence généralisée » qui donnerait de plus en plus de poids à l’établissement d’origine des lycéens ainsi qu’à leurs notes, limitant ainsi le brassage social et culturel autrefois présent à l’université. Mais qu’en est-il de l’accès à l’université aujourd’hui ? Quelles sont les sources d’inégalités les plus communes et comment la loi ORE risque-t-elle de jouer sur certaines d’entre elles ? Quelles solutions apporter en réponse à cette problématique ?

 

L’accès à l’université demeure inégal en fonction du milieu social d’origine

 

Une simple requête sur un moteur de recherche comportant les mots clés « ascenseur social » suffit à montrer à quel point cette expression est le plus souvent associée à deux autres mots : « en panne ». Cette métaphore désigne le concept de mobilité sociale, soit le changement de statut social d’un individu au cours de son existence. Selon un rapport de l’INSEE publié en 2016, 45 % des enfants de cadres accèdent à ce même statut entre 23 et 32 ans alors que cela ne concerne que 13 % des enfants d’employés et 9 % des enfants d’ouvriers. Plus précisément, si l’accès au statut de cadre est encore très fortement déterminé par les origines sociales, l’accès aux professions intermédiaires est cependant plus homogène.

Cette observation n’est pas sans lien avec les conditions d’accès aux études supérieures, qui conditionnent pour beaucoup la carrière professionnelle. Ainsi, des disparités d’origines sociales sont observées à plusieurs niveaux. Tout d’abord, l’entrée à l’université après le baccalauréat ne concerne que 13 % des enfants d’ouvriers contre 35 % des enfants de cadres. Cette différence s’accroît plus manifestement en classes préparatoires où seuls 7 % de parents ouvriers voient leurs enfants admis. Mais des disparités sont notables y compris au sein des filières universitaires. Si dans les domaines généraux (droit, économie, lettres, sciences humaines, sciences, STAPS) un étudiant sur huit en moyenne vient d’un milieu ouvrier, cette proportion peut monter à un sur six en STAPS alors qu’elle diminue drastiquement dans les études de médecine et pharmacie, où l’accès à la deuxième année est conditionné par un concours et seul un reçu sur seize a des parents ouvriers. Enfin, la part d’enfants d’ouvriers diminue dans la suite des études universitaires, ceux-ci étant de moins en moins représentés du master au doctorat.

 

Des inégalités supplémentaires persistent

 

Le milieu social d’origine est donc un marqueur déterminant dans l’accès aux études supérieures. Pourtant, ce facteur est loin d’être le seul à limiter l’accès à l’université. En effet, la localisation des étudiants s’avère déterminante également. Par exemple, il est admis que les élèves d’Île-de-France bénéficient d’un meilleur accès aux structures d’enseignement supérieur, le pourcentage de jeunes provinciaux qui poursuivent leurs études entre 23 et 32 ans étant de sept points inférieurs à celui des jeunes franciliens. Mais il faut ajouter aux inégalités sociales et à l’emplacement géographique l’influence du genre sur la répartition des jeunes en études supérieures. Plus de la moitié des étudiants à l’université sont des femmes (58%) en 2016, or la représentation des femmes dans l’enseignement supérieur s’avère tout à fait inégale en fonction de la filière d’études. C’est dans les formations paramédicales et sociales que l’on trouve une immense majorité de femmes alors que celles-ci représentent à peine plus d’un quart des élèves-ingénieurs et moins de 40 % des étudiants en sciences et en STAPS à l’université (hors médecine).

 

La loi ORE risque-t-elle d’accentuer ces inégalités ?

Mai 68, la loi ORE et les inégalités d'accès à l'enseignement supérieur. Illustrations d'Ivan Peev.

Les modifications introduites par la loi ORE méritent donc de s’interroger sur leurs répercussions en matière d’inégalités sociales, comme le précise un rapport du Conseil économique, social et environnemental daté du 11 avril 2018.

Le coeur de la contestation concerne l’admission dans les filières universitaires en tension, c’est-à-dire dans les filières qui font face à un nombre de demandes nettement supérieur au nombre de places disponibles. Depuis 2011, les candidats étaient tirés au sort, avec l’injustice que cela peut générer mais cette pratique n’a été officialisée qu’en 2017 via une circulaire. La grande nouveauté de Parcoursup est donc de supprimer ce mode de sélection et de prendre en compte des critères liés au projet professionnel du candidat grâce à une lettre de motivation et un CV. De plus, l’avis des professeurs du lycée est consigné dans une fiche « Avenir » qui décerne un avis favorable ou non à l’orientation de l’élève. Sur la base de ces informations, les universités opéreront un classement de tous les candidats, ce qui n’est pas nécessairement synonyme d’une sélection puisque dans la majorité des filières, tous les candidats seront admis, a tenu à préciser Jean-François Balaudé, président de l’université Paris-Nanterre, interviewé sur France Inter le 18 avril 2018.

 

Une sélection inégale dans les filières en tension

 

Cependant, dans ces filières en tension et uniquement dans celles-ci, le classement entraînera automatiquement une sélection et soulève alors une première inquiétude au sujet des inégalités liées à la localisation des universités. De fait, chaque université établit son propre algorithme de classement en se basant sur les critères de leurs choix. Par exemple, une université A décidera de regarder les notes obtenues en mathématiques avec un coefficient valant cinq et attribuera des points bonus en fonction de la lettre de motivation quand une université B pourra considérer les notes de mathématiques et de physique avec un coefficient trois et ne lira pas les lettres de motivation. Ce principe induit donc une inégalité de traitement d’une université à l’autre ce qui est problématique quand on sait que dans les milieux sociaux défavorisés, la localité de l’université peut prévaloir sur le choix de la filière, comme le souligne la CESE dans son dernier rapport6. Ces inégalités sont plus importantes encore dans les milieux ruraux ou les zones éloignées des métropoles où l’offre de formation s’avère restreinte en comparaison avec l’Île-de-France notamment. D’ailleurs, certaines universités ont décidé de ne pas classer les candidats et d’accepter toutes les demandes afin de protester contre cette méthode de classement des dossiers, comme le préconisait le syndicat des enseignants SNESUP-FSU.

Au-delà des critères servant à départager les candidats, le temps de réponse des affectations constitue une deuxième préoccupation pour les étudiants. Comme leurs voeux ne sont plus hiérarchisés, les très bons élèves qui ont postulé à l’université pour s’assurer une issue en cas de refus dans des filières sélectives vont se voir proposer une place en priorité. Avec APB, ce cas de figure ne pouvait se produire puisque les élèves ayant obtenu un voeu mieux classé que l’université disparaissaient automatiquement des listes d’admissions de celle-ci et ce avant le premier tour des résultats. Cette année, il faudra donc que les futurs bacheliers soient patients car les réponses seront données au compte-gouttes, en fonction des désistements des premiers de la liste. Les universités peuvent essayer d’anticiper le nombre de désistements mais en cas d’erreur cela induira soit une attente inutile en cas de « sous-booking » ou bien de fausses joies si les universités effectuent malgré elles du « sur-booking », ce qui risque de défavoriser certains étudiants en particulier, pour lesquels cette attente n’aura pas la même importance que pour les autres. Raymond Boudon, sociologue, propose d’étudier ce phénomène avec une approche théorique proche de l’économie. Il considère ainsi qu’un élève procède à une évaluation de l’opportunité en comparant les coûts directs ou indirects impliqués face au bénéfice potentiel à chaque moment décisif de son parcours scolaire. Alors que dans les classes aisées les études sont valorisées, les milieux moins favorisés y voient un coût économique non négligeable pour un gain tout relatif. Ainsi, l’attente que générera le système d’affectation de Parcoursup pourrait décourager les élèves provenant de milieux sociaux moins aisés en leur donnant l’impression de difficultés supplémentaires pour accéder à un parcours qui leur semble déjà sinueux.

 

Prises en compte d’expériences extrascolaires : valorisation de compétences singulières ou sélection sociale ?

 

Pour classer les candidats, le ministère tient à valoriser ceux qui s’investissent associativement ou dans tout autre activité extrascolaire. Si la légitimité de ces critères s’entend de manière rationnelle, l’accès à ce type d’activités demeure inégal, notamment d’un point de vue financier. Certaines filières STAPS indiquent ainsi que les élève détenant le BAFA (Brevet d’animateur) ou le BNSSA (Brevet de sauvetage) seront favorisés. Or, ces formations ont un coût, partiellement couvert par des aides nationales et régionales dont les montants varient donc en fonction de la localisation des lycéens. De la même façon, la rédaction d’un CV et d’une lettre de motivation peuvent être considérés comme des acquis sociaux qui ne sont pas obtenus de manière égale suivant l’origine sociale des candidats. Certes, Internet offre de nombreuses ressources pour rédiger ces documents et il s’agit d’un bon exercice pour ces élèves qui seront un jour amenés à chercher du travail mais il n’en demeure pas moins que si les lycées ne proposent pas un accompagnement spécifique, certains élèves pourraient présenter des difficultés à réaliser ces tâches s’ils ne disposent de personne dans leur entourage pour les aider.

Mai 68, la loi ORE et les inégalités d'accès à l'enseignement supérieur. Illustrations d'Ivan Peev.

Prérequis indicatifs pour chaque filière, une information censée aider à choisir son orientation mais qui pourrait générer de l’autocensure

 

Ce même entourage peut avoir une large influence sur l’estime que les jeunes lycéens ont de leur propre niveau scolaire. Or les élèves s’orientent généralement vers des filières dans lesquelles ils se pensent capables de réussir. Pour informer sur le contenu des différentes formations et le type de profils recherchés, Parcoursup présente des connaissances requises à titre indicatif qui ne peuvent pas mener à une non-admission mais conduire à une admission conditionnée par des cours d’accompagnement ou de rattrapage. Certains universitaires craignent donc qu’un phénomène d’autocensure, déjà important, s’accroisse en renforçant une orientation décidée en fonction de stéréotypes établis par exemple sur la base du genre. Ces derniers concernent aussi bien les femmes, qui sont moins orientées vers les sections scientifiques au lycée puis en études supérieures mais aussi les hommes qui sont plus souvent destinés aux voies professionnelle et technique.

Toutefois, un phénomène similaire est observé chez tous les élèves, comme l’indiquent Nina Guyon et Élise Huillery dans un rapport consacré à l’autocensure en milieu scolaire. Selon les deux chercheuses, « l’appréciation que les élèves font de leur propre aptitude scolaire est influencée par leur origine sociale : les élèves d’origine modeste se perçoivent comme scolairement moins performants que des élèves de même niveau scolaire mais d’origine favorisée ». Bien que l’influence de ce facteur soit estimée comme relativement faible par les travaux précédents, ceux-ci corroborent l’idée d’une autocensure des élèves due à une estime de soi scolaire altérée en raison des origines sociales de l’élève, que la liste de pré-requis proposée par Parcoursup pour chaque filière pourrait renforcer.

 

Quelques solutions régulièrement invoquées pour améliorer la situation

 

Face aux constats dressés précédemment, il apparaît que les inégalités d’accès à l’université et aux études supérieures sont un sujet étudié sous différents angles par les sociologues depuis les années 60. Si une théorie unifiée peine à émerger, il n’en demeure pas moins que plusieurs facteurs et grilles de lecture existent pour mieux comprendre le phénomène.

Dans le cas précis de la loi ORE, il apparaît que le noeud du problème n’est autre que le manque de place par rapport au nombre de bacheliers dans certaines filières universitaires. Dès lors qu’il est nécessaire de choisir un nombre fixe d’élèves et donc d’en refuser d’autres, une forme d’injustice voit le jour. Auparavant due à un tirage au sort qui pouvait exclure des élèves motivés et ayant fait l’effort d’obtenir de bonnes notes, elle est causée aujourd’hui par les critères de sélection qui varient désormais d’une université à l’autre et s’appuient principalement sur une évaluation quantifiée des profils des élèves, la partie qualitative du dossier risquant d’être peu prise en compte, faute de temps.

Dans ces conditions, la demande la plus courante de la part des organisations étudiantes est un investissement financier accru pour offrir un plus grand nombre de places. Cependant, cette proposition risque de ne pas annihiler l’effet des inégalités sociales, les élèves issus de milieux défavorisés conservant leurs désavantages dans leurs études universitaires. C’est pourquoi cette proposition s’accompagne en général d’une demande de renforcement de l’accompagnement des élèves à l’université, qui génère elle aussi un coût mais pourrait éviter les nombreux échecs scolaires en première année de licence. L’aspect financier des études constitue enfin un levier intéressant pour que le coût économique des études ne soit pas perçu comme limitant. Il est d’ailleurs à noter que la loi ORE, en mettant fin au régime de sécurité sociale étudiante, permettra aux élèves boursiers de ne débourser aucun euro à l’inscription quand les autres élèves réaliseront une économie de 150 euros environ selon la FAGE.

Malgré les changements qu’impliquent la loi ORE, il est important de distinguer le cas des filières en tension de celui des filières universitaires classiques. Comme dans toute situation où il y a moins de places que de demandes, une forme de sélection s’exerce et dans le cas présent, elle est basée sur des critères d’une part inconnus des candidats et d’autre part pouvant induire certains biais sociaux ou de genre. La loi ORE n’introduit pour l’instant pas de sélection généralisée à l’université, d’autant plus qu’elle proscrit le fait de ne laisser aucune orientation à un bachelier. Par contre, ces nouvelles dispositions permettent assurément de pointer du doigt des inégalités d’accès à l’enseignement supérieur déjà existantes. Enfin, un point clé de cette réforme concerne l’information donnée aux élèves, qui se doit d’être la plus précise possible afin de leur donner une vision claire des choix qui s’offrent à eux sans pour autant les décourager.
Néanmoins, l’université n’est qu’un élément du système éducatif français, qui ne saurait se réduire à l’enseignement supérieur. Les études secondaires (collège et lycée), de l’admission en voie générale à l’obtention du baccalauréat, constituent déjà un lieu où des inégalités existent permettant à certains élèves issus de milieux favorisés de mieux réussir que d’autres. Il faudra donc être attentif à la réforme du bac annoncée en février 2018 par Jean-Michel Blanquer afin d’observer comment les nouvelles modalités du baccalauréat conditionneront l’entrée à l’université en généralisant ou non la sélection et comment seront prises en compte les inégalités d’accès à l’enseignement supérieur.