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Émeutes de Charlottesville : le mythe de la Cause Perdue

Par Marie Deteneuille et Jules Metge

 

En août dernier, Charlottesville, ville multiculturelle de l’État de Virginie dans le sud des États-Unis, a été le triste théâtre d’affrontements entre suprémacistes blancs et militants antiracistes. Ces évènements trouvent leur origine dans le mouvement de la « Cause Perdue » – mouvement qui considère que, lors de la guerre de Sécession, les États du Sud ne se sont pas battus pour maintenir l’esclavage, mais pour défendre leur souveraineté face au gouvernement fédéral. Retour sur l’un des mythes fondateurs des États-Unis contemporains et sur ses incidences près de 150 ans plus tard.

À la Nouvelle-Orléans, à Memphis ou à Columbia, les statues tombent de leur piédestal, les parcs sont renommés, les drapeaux sont rangés. Depuis une poignée d’années seulement, le mouvement s’accélère. Plusieurs grandes villes des États du Sud se sont engagées dans une guerre des mémoires, avec une seule volonté : en finir avec la « Cause Perdue ».

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Charlottesville a été la bataille la plus marquante. En août dernier, la municipalité décide de déboulonner la statue équestre du général Robert Lee, chef des armées confédérées1. En réaction, des groupes suprémacistes blancs, le KKK, des néo-confédérés venus des quatre coins du pays, se donnent rendez-vous autour de la statue pour empêcher son enlèvement. Le lendemain, des militants progressistes et des associations antiracistes organisent une contre-manifestation. Une jeune femme, Heather Heyer, y perd la vie, fauchée par la voiture d’un militant proche de la mouvance néo-nazie.

Dans les jours qui suivent, Donald Trump défend le maintien des statues, s’opposant à ceux qui veulent « effacer notre histoire et notre culture ». Un sondage du 17 août montre alors que les deux tiers des Américains sont favorables au maintien de ces statues célébrant des personnages confédérés. En voulant défendre ce qu’elle considère comme une part de son histoire, l’Amérique s’accroche à l’un de ses derniers grands mythes, celui de la Cause Perdue.

La Cause perdue, mythologie du Sud vaincu

« Il était une fois un pays de Chevaliers et de champs de coton, appelé le Vieux Sud… C’est dans ce joli monde que la Galanterie a tiré sa dernière révérence. C’est là qu’on a vu pour la dernière fois des Chevaliers et des Dames, des Maîtres et des Esclaves… Ce pays n’existe plus que dans les livres, il n’est plus qu’un rêve. Une civilisation emportée par le vent. »

Les mots qui ouvrent le film  Gone with the Wind, récompensé par 10 Oscars en 1939, offrent probablement le meilleur exemple issu de la culture populaire américaine pour comprendre la Cause perdue.

Dans le film comme dans le roman, le Sud est présenté comme un monde idyllique, où vivaient en harmonie gentilshommes planteurs, belles femmes en crinolines et esclaves – illusoirement dépeints comme des gens heureux. Une harmonie rompue par l’agression nordiste, l’agression de ceux qui voulaient abolir l’esclavage. Le personnage principal, Scarlett O’Hara est l’archétype de la
« Belle du Sud » : fille d’un riche planteur, courant les bals, elle voit son monde disparaître sous les bombardements des cruels Yankees.

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L’histoire de la Cause perdue naît dès la fin de la guerre de Sécession, dans les écrits de généraux vaincus et d’essayistes partisans de la Confédération2. La thèse principale de cette « nouvelle histoire » de la guerre, selon le point de vue sudiste, est simple : la cause de la sécession, ce n’était pas l’esclavage mais le droit des États. Soit la souveraineté des États face à un gouvernement fédéraliste. Pour les historiographes de la Cause perdue, les États esclavagistes auraient voulu décider eux-mêmes de la fin de cette institution. Leur sécession aurait été pacifique, prévue par la Constitution américaine, et c’est à cause de l’intervention nordiste qu’ils prirent les armes.

La Cause perdue a la dimension d’une religion civile, conçue à l’origine pour guérir les plaies d’un Sud vaincu et donner un sens à la mort de milliers de jeunes soldats. Elle a ses propres reliques, que les musées de Charleston (Caroline du Sud) ou de Richmond (Virginie) continuent d’abriter : les drapeaux « Stars and Bars » ou « Southern Cross », les armes des années 1860, les vestes grises des soldats… Et comme toute mythologie, elle a ses héros et ses monstres : le général sudiste Robert Lee contre le yankee Sherman.

Toutes ces représentations et ces valeurs, le cinéma américain a contribué à les diffuser. Outre le célèbre Gone with the Wind – déprogrammé en septembre dernier par un cinéma de Memphis, après les événements de Charlottesville – la Cause perdue a surtout été promue par le beaucoup plus sulfureux Birth of a Nation. Tourné en 1915, le film réalisé par DW Griffith glorifie la formation d’une milice de cavaliers masqués, chargée de défendre les jeunes femmes blanches contre les agressions d’esclaves affranchis. Cette milice, c’est le Ku Klux Klan.

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Une histoire toujours populaire

Reculant dans le monde académique et universitaire, la Cause perdue n’a jamais vraiment disparu et reste très présente dans les livres d’histoire destinés au grand public. Une dizaine d’auteurs américains surfent sur le succès d’une vague : « l’Histoire officielle démentie ». Par « officielle », comprendre l’Histoire des vainqueurs, des Yankees, du Nord. Quelques titres :  Everything You Were Taught about the Civil War Is Wrong, Ask a Southerner!  ou Facts the Historians Leave Out : A Confederate  Primer.

Le bestseller The South Was Right!  des frères Kennedy – aucun lien avec la dynastie politique -, plusieurs fois réédité depuis 1994, en est l’exemple le plus marquant. Dans ce dernier, les auteurs, fidèles à la Cause perdue, réaffirment le droit des États comme cause de la Sécession et minimisent les souffrances engendrées par l’institution esclavagiste : « Dans notre recherche de récits d’esclaves, nous avons noté d’innombrables preuves (plus de soixante-dix pour cent) dans lesquelles la relation entre les esclaves et leurs maîtres était jugée entièrement positive ».

Une vision de la guerre de Sécession et du « Vieux Sud » qui habite encore les représentations collectives. En 2011, la moitié des Américains considérait le « droit des États » comme la cause principale de la guerre, reléguant la question de l’institution esclavagiste au second plan3.

Le Parti républicain, refuge de la mémoire confédérée

Quelque chose ne colle pas dans ce retour en arrière… En 1860, les États confédérés étaient tenus par les démocrates. En 2017, en Alabama ou en Virginie, ce sont principalement les républicains qui défendent la « mémoire » du Sud. Pour comprendre comment le Grand Old Party est devenu le refuge de l’ « Old South », il faut suivre la piste du « droit des États ».

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Le Sud, c’est l’Amérique de Thomas Jefferson, le troisième président des États-Unis. Une Amérique rurale, fondée sur la propriété de la terre. Une Amérique dont les représentants font confiance au peuple. Une Amérique qui défend le droit des États fédérés, une Amérique où le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins. Leader des démocrates du XIXe siècle, Thomas Jefferson est devenu une figure républicaine dans les années 1960.

Ainsi, en 1948 un démocrate, le président Harry Truman, fait un premier pas vers le mouvement des droits civiques en mettant fin, notamment, à la ségrégation dans l’armée américaine. En réponse, plusieurs démocrates du Sud fondent le States Rights Democratic Party, soit un nouveau parti démocrate pour… ce fameux « droit des États » ! Le fossé entre démocrates du Nord et du Sud s’agrandit encore en 1964 lorsque ces derniers refusent de soutenir la candidature de Lyndon B. Johnson et votent pour son adversaire républicain : le candidat démocrate avait signé the Civil Rights Act, acte qui interdisait la ségrégation raciale dans les écoles, l’administration et les emplois.

Progressivement, les républicains, jusque là cantonnés aux États du Nord, se rapprochent des valeurs conservatrices du Sud et finissent par gagner les élections locales et nationales dans ces anciens États démocrates. Et par s’approprier le « droit des États », la figure de Thomas Jefferson et sa vision d’un gouvernement limité.

Cette conquête du Sud par le Parti républicain, a été qualifiée de « Stratégie sudiste ». Pour récupérer les électeurs blancs des banlieues du Sud, déçus par les nouvelles orientations du Parti démocrate, les républicains auraient volontairement joué la carte raciale. Dans leur discours, la référence au « droit des États » n’aurait été qu’un code pour rassembler les opposants aux droits civiques. En plaidant pour un gouvernement limité, Richard Nixon et Ronald Reagan auraient ainsi suggéré leurs désaccords avec les politiques fédérales de lutte contre la ségrégation et la discrimination des noirs.

En s’ancrant en terre sudiste, les républicains ont donc récupéré les symboles confédérés, comme son drapeau. Aujourd’hui, le parti conservateur perçoit toujours le drapeau confédéré comme un « symbole de fierté sudiste » avant d’être un « symbole de racisme », contrairement au camp démocrate4. Pourtant, même parmi les défenseurs d’une mémoire sudiste, le slogan « heritage, not hate » n’est plus aussi évident.

Entre mémoire et racisme, les symboles confédérés divisent

Plusieurs élus républicains ont cessé de défendre les symboles confédérés, associés au suprémacisme blanc. Après le meurtre raciste de neuf membres d’une église noire à Charleston en 2015, la gouverneure républicaine de Caroline du Sud avait demandé le retrait du drapeau confédéré : « Les habitants de Caroline du Sud voient le drapeau comme un mémorial, une manière d’honorer nos ancêtres. (…) Mais les événements de la semaine dernière nous invitent à le regarder différemment », plaidait alors Nikki Haley. C’est « un symbole qui nous divise5. »

Car derrière l’hommage aux soldats vaincus, il y a toujours le souvenir de l’esclavage et de la domination raciale. Le Southern Poverty Law Center, groupe de défense des droits civiques et militant pour l’enlèvement des statues des généraux sudistes, s’est chargé de recenser les symboles confédérés dans les anciens États de la Confédération. Pour son président, Richard Cohen, les statues et monuments n’ont pas tous été installés pour « préserver l’histoire ». La plupart l’ont été par « provocation des suprémacistes blancs opposés à l’égalité pour les Noirs ». L’élévation de ces statues correspond à deux périodes : les années 1900-1920 – lorsque se mettent en place les lois Jim Crow6 dans les États du Sud – et les années 1960 – avec l’essor du mouvement des droits civiques. Support d’une idéologie raciste, ces statues visaient à réaffirmer une prétendue suprématie blanche dont le mythe commençait à s’effriter.

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Depuis août dernier et le bruit médiatique autour de Charlottesville, toujours avec lenteur et discrétion, la Cause perdue continue de perdre quelques batailles. À Charlottesville, le square “Robert Lee” a été renommé “Emancipation Park”. Cachée par une grande bâche noire, la statue du général est encore debout, attendant qu’on l’enlève.

  1. La guerre de Sécession (1861-1865) a opposé “la Confédération” (11 États du sud) à “l’Union” (les autres États, dirigés par Abraham Lincoln).
  2. La « Cause perdue » apparaît pour la première fois dans The Lost Cause: A New Southern History of the War of the Confederates  d’Edward A. Pollard, en 1886.
  3. Sondage Pew Research Center, « What Caused the Civil War » (2011) :  48% des Américains estiment le « droit des États » comme étant la cause principale de la guerre, contre 38% pour qui la principale cause était l’esclavage. 9% y voient les deux.
  4. Sondage Pew Research Center, « What Caused the Civil War » (2011) :  48% des Américains estiment le « droit des États » comme étant la cause principale de la guerre, contre 38% pour qui la principale cause était l’esclavage. 9% y voient les deux.
  5. “Transcript: Gov. Nikki Haley of South Carolina on Removing the Confederate Flag”, 22 juin 2015, New-York Times.
  6. Lois promulguées dans le Sud des États-Unis après la guerre de Sécession, dont le but était de restreindre les nouveaux droits des Afro-Américains et d’organiser une nouvelle ségrégation raciale.