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Écriture inclusive : la langue française est-elle mâle-accordée ?

Illustrations de Laura Olivieri sur l'Écriture inclusive, les débats qu'elle provoque autour des questions du sexisme, du féminisme et de la langue française

Par Laura Olivieri (artiste) et Clément Reuland (rédacteur)

 

Le Figaro, Le Monde, Le Point, Libération… Depuis la rentrée des classes 2017, l’écriture inclusive s’est tour à tour emparée de la une des plus grands titres de presse française, suscitant autant d’hourras que de cris d’orfraie. Entre quête d’égalité et prises de position à l’emporte-pièce, retour sur un débat qui a compulsivement rappelé Français et Françaises à leur amour oublié de la langue.

«J’y suis opposé et je ne l’ai jamais utilisée, contrairement à ce que j’ai pu lire ici et là […] ; je ne l’ai jamais utilisée, j’ai même du mal à la lire, et, pour tout vous dire, je trouve ça un peu couillon, comme on dit chez moi. » Au lendemain de l’annonce faite par Édouard Philippe de mettre au ban l’écriture inclusive dans les textes officiels, Christophe Castaner relaie la voix de son Premier ministre en des termes sans équivoque au micro de Jean-Jacques Bourdin sur RMC. Pourtant, au-delà du ton volontairement leste, les dénégations du porte-parole du gouvernement prêtent à sourire. Car Castaner y a bel et bien recours à son insu : ce même jeudi 23 novembre, sur le même plateau de radio, la chronique de Charles Magnien avait mis en lumière à peine une demi-heure plus tôt le zèle avec lequel le futur délégué général de LREM se faisait l’écho des formules chères au président Macron, parmi lesquelles le désormais célèbre « toutes et tous » – une tournure archétypale de l’écriture inclusive.

La raison de cette confusion apparaît évidente : en disant avoir « du mal à la lire », Christophe Castaner identifie à tort l’écriture inclusive à une seule des multiples mesures qu’elle promeut, à savoir le point médian. Lui seul peut en effet être accusé de rendre la lecture malaisée ; car en permettant de juxtaposer les terminaisons féminines aux côtés des terminaisons masculines usuelles (« les enseignant·e·s », « les lecteur·rice·s »), le point médian (« · »), aussi appelé point milieu, opère un découpage des genres en l’état difficilement traduisible à l’oral. Mais que ce reproche ait quelque fondement ne diminue en rien le contresens dont se rend coupable le nouvel homme fort du parti majoritaire : non, l’écriture inclusive ne se limite pas à l’unique point médian.

Or cette assimilation fallacieuse de l’écriture inclusive au point médian ne sévit pas seulement au plus haut niveau de l’État ; elle est aussi relayée dans les colonnes de titres aussi sérieux que Le Point ou Le Figaro. Ce dernier, par exemple, définissait ainsi l’écriture inclusive dans ses éditions du 6 et 27 octobre : « Pour rappel, cette graphie consiste à inclure le féminin, entrecoupé de points, dans les noms, comme dans « mes ami·e·s », pour le rendre « visible » ». Mais s’il y a confusion, une clarification s’impose : qu’est-ce que l’écriture inclusive ?

Illustrations de Laura Olivieri sur l'Écriture inclusive, les débats qu'elle provoque autour des questions du sexisme, du féminisme et de la langue française
Illustrations de Laura Olivieri

Désaccords sur les accords

 

Loin de se réduire au point milieu, cette variation linguistique d’initiative féministe repose en réalité sur quatre principes : premièrement, la féminisation des noms de fonctions occupées par des femmes (aux désormais admis « avocate » et « actrice » s’ajoutent alors l’« écrivaine », la « professeure » ou encore « Madame la Ministre ») ; deuxièmement, l’utilisation conjointe des formes masculines et féminines pour désigner les membres d’un collectif, et ce au moyen du point médian (« les collaborateur·rice·s ») ou de la double-flexion (« les collaborateurs et collaboratrices ») ; troisièmement, l’abolition de la règle selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin », et ce au profit d’autres types d’accords, tels que l’accord de majorité (« 20 femmes et 1 homme sont venues ») ou l’accord de proximité anciennement en vigueur (« Armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelle », écrivait encore Racine dans Athalie en 1691) ; quatrièmement, enfin, le refus de recourir aux termes « l’Homme » ou « la Femme » rehaussés d’une majuscule de prestige, pour leur préférer plutôt des formulations incluant les deux genres (« les droits humains », « les droits des personnes » ou « les droits de l’Humanité » en lieu et place des « droits de l’Homme »). Objectif commun de ces préconisations : rétablir l’égalité des genres au sein de la langue française, qui, d’après les défenseurs de l’écriture inclusive, en occulte trop souvent l’un aux dépens de l’autre.

Or, tandis que depuis la rentrée des classes 2017 le sujet s’empare tour à tour de la une des grands titres de presse française, c’est peu dire que l’accueil reçu par ces recommandations linguistiques à prétention égalitaire est pour le moins « réservé », pour emprunter l’euphémisme du ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer. « Un péril mortel », gronde l’Académie française ; « une prise d’otage des écoliers », dénonce le député Julien Dray ; une « agression de la syntaxe par l’égalitarisme », vitupère le chroniqueur Raphaël Enthoven ; « un bégaiement cérébral », blâme le poète et académicien Michaël Edwards : ses pourfendeurs ne sont pas en reste d’hyperboles au moment de vouer aux gémonies l’écriture inclusive. Plus surprenant, même Le Figaro délaisse son habituelle solennité pour vilipender sans retenue dans sa une du 6 octobre « les délires de l’écriture “inclusive” », une « manière incongrue d’écrire le français ». Comme un signe manifeste que le débat est devenu anormalement aigu, menaçant de quitter le sol objectif où il est censé demeurer. Au-delà des évidents effets de manche, ces accusations touchent-elles véritablement leur cible ? Quelles critiques peuvent-elles être considérées légitimes ?

 

Une fausse note dans l’harmonie bien établie 

 

L’un des arguments les plus mis à contribution à l’encontre de l’écriture inclusive est son supposé manque d’esthétisme. Cette critique est par exemple résumée par l’éditorialiste Étienne de Montety, qui décrète ainsi en première page du Figaro : « Pas besoin d’être poète pour observer que cette « novlangue » heurte l’œil et qu’elle est une injure à la clarté et à la musicalité indissociables de la langue française. »

Mais une telle attaque est objectivement insuffisante. D’abord, parce que tous les goûts sont dans la nature, et les apôtres de l’écriture inclusive trouvent bien sûr satisfaction dans ces nouveaux usages (« Je trouve cela élégant ; cela forme des petits nuages à la fin des mots », réagit ainsi Brigitte Grésy, secrétaire générale du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle et agrégée de grammaire) ; ensuite, parce qu’un tel reproche n’est encore une fois valable que pour le point médian. Nul ne songerait à relever une faute de goût dans une formule telle que « les collaborateurs et collaboratrices ». Pour certaines formules inclusives devenues usuelles, c’est au contraire la tournure genrée qui sonnerait faux à l’oreille : si un président entamait une prise de parole publique par l’apostrophe « Français » en lieu et place du désormais canonique « Françaises, Français » popularisé par Valéry Giscard d’Estaing, il faillirait à jouer le prélude d’une musique politique à présent bien connue – et laisserait du même coup de côté la moitié de son électorat. Il en est de même pour la formule épistolaire « Madame, Monsieur », ce qui montre qu’en fait d’esthétique, il n’est en réalité peut-être ici question que d’habitude.

Un autre grief fréquemment adressé à l’écriture inclusive réside dans la rupture qu’elle induirait vis-à-vis de notre passé, de notre héritage culturel et particulier de notre patrimoine littéraire. Dans son numéro du 26 octobre, Le Point propose ainsi trois extraits d’œuvres classiques (Le Temps retrouvé de Marcel Proust, Les Femmes savantes de Molière et La Légende des siècles de Victor Hugo) réécrit à la manière inclusive. L’Académie française, autorité linguistique s’il en est, reprend également à son compte cette accusation, notamment par la voix de l’écrivain énarque et agrégé de lettres Marc Lambron dans les colonnes de Libération : « Aujourd’hui, un enfant de douze ans peut encore comprendre Molière. Le mode inclusif introduit un problème d’intelligibilité de la langue. Avec ce révisionnisme, on se trouve dans une obscurité, le patrimoine devient moins accessible. »

Pourtant, et malgré la légitimité que l’on peut reconnaître aux 40 du quai Conti en matière de linguistique, ce reproche est tout à fait hors sujet : même chez ses partisans les plus fervents, il n’a jamais été question de réécrire les œuvres classiques à l’aune des préconisations inclusives, comme le rappelle Françoise Vouillot, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes (dont le guide d’utilisation de l’écriture inclusive a été téléchargé plus de 20 000 fois). Relayée en masse sur les réseaux sociaux, il est donc regrettable que cette fausse information trouve un certain écho dans des institutions aussi réputées que Le Point ou l’Académie française.

 

Artifice inutile, outil inapplicable ?

 

De nombreux contempteurs de l’écriture inclusive pointent encore du doigt son caractère inutile, voire superflu : « Je ne pense pas qu’en matière de sexisme, le langage soit la première des agressions », opine ainsi Marc Lambron. « Les inégalités sont d’abord professionnelles, de rémunération, des problèmes de rapports entre les femmes et les hommes au sein des couples. » Le sexisme ordinaire, il faut en convenir, relève en effet d’un tout autre niveau d’urgence que l’écriture inclusive. Mais que le langage ne soit pas « la première » des préoccupations, que les inégalités soient « d’abord professionnelles », ne signifie bien évidemment pas qu’il n’y ait pas d’inégalité du tout dans le langage, et donc qu’il ne faille pas y remédier. L’objection prétendant voir dans l’écriture inclusive un artifice inutile confine ici au sophisme, de même que celle qui lui reproche son manque d’efficacité. Ainsi, à la remarque de l’écrivaine Abnousse Shalmani selon laquelle « d’autres langues – comme le farsi ou le turc – n’ont ni masculin ni féminin, cela ne rend pas spécialement ces sociétés moins inégalitaires », il est aisé de donner la réplique : rien n’empêche de penser que l’existence de genres distincts dans ces communautés aurait nui encore davantage à leur égalité sociale. L’écriture inclusive n’est sans doute pas une priorité au regard d’autres problèmes du vivre ensemble en général, et par-là même elle ne suffirait pas à elle seule à rétablir une parfaite égalité hommes-femmes ; mais rien ne prouve qu’elle ne pourrait pas y contribuer en partie.

Illustrations de Laura Olivieri sur l'Écriture inclusive, les débats qu'elle provoque autour des questions du sexisme, du féminisme et de la langue française
Illustration de Laura Olivieri interrogeant le rapport entre langage et sexisme. Cette citation est inspirée de « Paye ton taff », site où les femmes relatent des propos sexistes qu'elles entendent sur leur lieu de travail

Autre pierre d’achoppement liée à l’emploi de l’écriture inclusive : la difficulté pratique de sa mise en application. L’Académie française fait valoir en ce sens : « cela alourdirait la tâche des pédagogues. Cela compliquerait encore plus celle des lecteurs. » Les Immortels sont cohérents sur ce point, puisqu’ils mènent depuis des années l’effort de simplification de la langue à des fins pédagogiques. Jean-Michel Blanquer insiste lui aussi sur la nécessité de revenir aux fondamentaux à l’école, d’éviter toute « complexité supplémentaire ». Cette objection, très pragmatique, n’est du même coup pas dénuée de bon sens ; mais en réalité, dire d’une femme qu’elle est « une professeure » plutôt qu’« un  professeur », ou que cet homme et ces 99 femmes sont « françaises » plutôt que « français », peut également apparaître plus naturel, plus sensé et donc plus simple au regard de la réalité ainsi désignée. En définitive, seul le point médian semble effectivement compliquer l’orthographe des mots et donner raison à ceux qui prônent la simplicité de la langue.

Mais c’est au bout du compte le reproche d’illisibilité qui fait définitivement tomber le point médian. Car ce dernier implique ce qu’aucune langue ne peut se permettre, ni en droit ni de fait : l’impossibilité de la lire comme on l’écrit, autrement dit la contradiction entre sa forme orale et sa forme écrite. L’obstacle est ici insurmontable, car insoluble : « Comment lire ce charabia, cette écriture sans parole, même en le prononçant dans sa tête ? C’est illisible », tranche à cet égard l’académicien Michael Edwards. Pour autant, le point médian révoqué, l’écriture inclusive ne chute pas tout entière avec lui, dans la mesure où il ne constitue qu’une seule des diverses recommandations qu’elle propose.

Au-delà des polémiques, une prise de conscience

 

Mais surtout, quand bien même on reconnaît une quelconque validité à tout ou partie des objections formulées à l’encontre de l’écriture inclusive, se positionner pour ou contre elle revient à passer directement à la seconde étape en brûlant la première. Avant même d’exprimer son opinion sur ce débat clivant, il s’agit de comprendre ce sur quoi l’écriture inclusive met le doigt : le caractère inégalitaire de la langue. Ce déséquilibre est condensé dans la fameuse formule « le masculin l’emporte sur le féminin », laquelle est si peu souvent énoncée précédée de la restriction de son champ d’application (« en grammaire ») qu’elle semble subrepticement étendre sa validité à tous les domaines de la vie, à toute la diversité des rapports hommes-femmes. L’argument grâce auquel le grammairien Nicolas Beauzée justifiait cette règle en 1767 montre bien que la question n’est pas seulement linguistique, mais prend appui plus largement sur une prétendue inégalité naturelle des sexes : « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle », écrivait-il.

Comme toute revendication sociale appelle une « prise de conscience », l’écriture inclusive invite à reconnaître l’existence d’un problème dans la langue – et ce au-delà de ce que l’on pense des solutions plus ou moins bonnes qu’elle propose pour y remédier. Qu’on la porte au pinacle ou qu’on la cloue au pilori, l’écriture inclusive met en lumière les soubassements idéologiques antiféministes qui, comme le rappelle le linguiste Alain Rey, ont laissé leur trace sur le français d’aujourd’hui. Aussi, à l’Académie française qui dit « mal voir l’objectif poursuivi », Libération peut répondre sans sourciller : « Son objectif est en réalité limpide : “inclure” les deux genres (masculin et féminin) dans la langue française, la rendre plus égalitaire. Autrement dit : cesser de gommer le féminin. »

Pourtant, si la volonté d’une égalité homme-femme est largement partagée, son corrélat linguistique, l’écriture inclusive, est relativement impopulaire. Pourquoi ? La raison réside sans doute dans l’autoritarisme dont elle ferait preuve, bousculant les usages pour prétendument imposer de force sa propre norme. Marc Lambron critique là « un absolutisme navrant », « une pensée dictatoriale », « une forme d’impérialisme ».

Illustrations de Laura Olivieri sur l'Écriture inclusive, les débats qu'elle provoque autour des questions du sexisme, du féminisme et de la langue française

Une langue inclusive bien comprise ne chercherait donc pas à s’ériger en règle à respecter impérativement, mais laisserait chacune et chacun libre d’utiliser ou non ses recommandations – avant qu’elles ne soient rejetées ou non par l’usage dans la pratique. Comme l’emploi de certains accents circonflexes est désormais laissé à la discrétion de celui qui écrit, la langue inclusive offrirait ainsi une alternative souple, non prescriptive, qui respecterait la liberté des usages. En effet, contrastant avec la prise de position de l’Académie française, une quarantaine de ministères et organismes publiques avaient adopté l’écriture inclusive dans leurs communications officielles sous la présidence de François Hollande (certaines ont rétropédalé depuis) ; de même, 314 enseignants ont récemment déclaré dans une pétition publiée sur Slate.fr qu’ils avaient cessé d’enseigner la règle selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin. Mais comme le souligne Alain Rey, les professeurs de grammaire et les institutions, aussi éminentes soient-elles, sont impuissants à « modifier la langue par décret, car l’usage est doté d’une force incroyable ». En l’occurrence, lui seul aura le pouvoir de présider au destin de la langue inclusive.

Illustrations de Laura Olivieri sur l'Écriture inclusive, les débats qu'elle provoque autour des questions du sexisme, du féminisme et de la langue française