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État Islamique : les derniers jours du califat ?

couv KURD

Constantin Gouvy (reporter et photographe)

 

Notre reporter Constantin Gouvy revient également de Syrie, où il a pu suivre les Forces démocratiques syriennes (FDS) et les forces de la coalition sur la ligne de front face à l’État islamique.

Un article réalisé en collaboration avec L’Orient-Le Jour.

Retranchée dans son dernier bastion dans l’est de la Syrie, l’Organisation État islamique (OEI) joue ses dernières cartouches.

Les forces de la coalition internationale emmenée par les États-Unis et leurs partenaires sur le terrain, les Forces démocratiques syriennes (FDS), ont relancé le mois dernier dans l’indifférence des médias leur offensive contre l’organisation djihadiste, qui dispose encore de près de 10 000 combattants dans l’est de la Syrie, en particulier dans une poche qui s’étend le long de l’Euphrate entre Hajin au nord, et Baghuz au sud, à la frontière irakienne.

Retardée par l’offensive turque sur Afrin, qui avait contraint les FDS, à majorité kurde, à y redéployer leurs troupes, la campagne « Al-Jazeera Storm » (alias Operation Roundup) bat aujourd’hui son plein, et la défaite du groupe djihadiste paraît inéluctable. Les troupes sur le terrain sont très optimistes, mais la bataille n’est pas gagnée d’avance. Les djihadistes expérimentés qui défendent ces positions n’ont plus rien à perdre, et ont déjà montré qu’ils savaient adapter leur stratégie à l’évolution du rapport de forces.

Dans cette guerre, les FDS peuvent compter sur le soutien précieux de la coalition, malgré une coordination sur le terrain qui laisse parfois à désirer. Les frappes aériennes de leurs alliés français et américains leur donnent néanmoins un avantage incontestable sur l’OEI, et leur apportent une forme de protection contre le gouvernement syrien, qui ne cache pas sa volonté de « libérer » les zones sous leur contrôle. Postés à l’ouest de la dernière place forte du califat, sur la rive droite de l’Euphrate, les forces pro-gouvernementales d’Al Assad testent épisodiquement, à coups d’escarmouches, la détermination des FDS.

Quiconque héritera des ruines du califat devra cependant relever un défi de taille : la déradicalisation des plus jeunes générations du groupe djihadiste, nourries dès le berceau par la propagande de l’OEI.

 

«  À Hajin ! »

 

« On entre dans le secteur le plus dangereux. Suivez-moi de près », ordonne Mahdi, notre escorte des FDS. Les checkpoints sont rares et espacés dans la région de Deir Ezzor dans l’est de la Syrie, un territoire que les FDS et les forces de la coalition ont récemment repris à l’OEI, et où ils sont à présent engagés dans une offensive contre la dernière place forte du califat autoproclamé.

Les services de renseignement des FDS passent au peigne fin, à la recherche de cellules dormantes de l’OEI, les villages clairsemés de ces territoires récemment libérés qui s’étendent vers le sud-est le long de l’Euphrate. Leurs habitants ont conservé la tenue conventionnelle qui était de rigueur sous  le régime de l’organisation djihadiste. Les rares femmes qui s’aventurent sur les marchés en plein air le long des routes sont enveloppées d’amples niqab noirs. Leurs maris, habillés du « thobe » traditionnel, arborent de longues barbes fournies, parfois masquées par des foulards remontés sur leurs visages pour les protéger des nuages denses de poussière et de sable qui saturent l’atmosphère.

À mesure que l’on s’enfonce dans les terres desséchées de la campagne de Deir Ezzor, apparaissent à l’horizon des épaves de camions citernes et des colonnes de fumée noire s’élevant au-dessus des puits de pétrole, sous un ciel sillonné par des hélicoptères de combat. « Accrochez-vous bien ! Nous devons rejoindre la ligne de front avant le coucher du soleil. Traverser le désert la nuit est trop dangereux », avertit Mahdi. Tandis que la voiture roule à tombeau ouvert en direction de la ligne de front, louvoyant entre des monticules de sable gardés par des soldats en maillots de corps, le goût sec de la poussière se mêle à l’odeur âcre du moteur en surchauffe. Sans les traces de pneus visibles au sol, il serait impossible de s’orienter dans cette vaste étendue de terre aride.

Peu après ces avertissements, Mahdi retrouve son sourire. La nuit précédente, le chef du bureau de presse des FDS à Hassaké, plus au nord, assurait que Hajin, le principal bastion résiduel du califat autoproclamé de l’OEI, venait d’être libéré de Daesh. Mahdi pousse à fond le volume de sa radio et claque des doigts au rythme du chant kurde qui grésille dans les haut-parleurs, en hurlant « À Hajin ! À Hajin ! », à l’instar des troupes nordistes marchant sur la capitale des Confédérés au cri de « À Richmond ! » dans les derniers jours de la guerre civile américaine. À cet instant, il ne fait aucun doute pour lui que la « tempête » de la campagne Al-Jazeera Storm va bientôt submerger le peu qui reste du califat autoproclamé de l’OEI, et emporter son leader Abou Bakr al-Baghdadi, dont la rumeur dit qu’il se trouve à Hajin.

 

L’EI n’a pas dit son dernier mot

 

Sur le front nord, le son de cloche est autrement différent. « Hajin n’est pas encore libéré », explique le commandant de la dernière position avant la ligne de front. Le drapeau jaune des FDS, loin de flotter sur la ville, ne colore en effet que le ciment grisâtre des avant-postes disséminés au nord de Hajin.

Forcés par l’offensive turque sur Afrin, au nord-ouest, de redéployer leurs forces engagées à l’est dans la campagne Al-Jazeera Storm, les FDS avaient temporairement relâché leur pression sur le dernier bastion de l’OEI à Deir Ezzor au début du printemps. Le groupe djihadiste avait ainsi pu se regrouper, fortifier ses positions, et se ravitailler. La reprise des opérations par les FDS en mai en a été rendue d’autant plus difficile, comme en témoigne Ali, le commandant du poste avancé du village d’al-Bahra, qui suggère que les djihadistes conservent plus de ressources qu’il n’y paraît.

État Islamique : les derniers jours du califat ? Par Constantin Gouvy
« Il y a à peine quelques semaines, 500 combattants de Daesh ont lancé un assaut surprise sur notre position », relate Ali, commandant d'un avant-poste sur la ligne de front. Photo de Constantin Gouvy pour Unsighted.

« La situation est stable aujourd’hui, mais Daesh lance régulièrement des attaques contre nos avant-postes autour de Hajin. Ils cherchent désespérément à briser notre siège », dit-il, en ceignant son front de la fameuse écharpe imprimée de fleurs aux couleurs vives arborée par les combattants kurdes. « Il y a à peine quelques semaines, 500 combattants de Daesh ont lancé un assaut surprise sur notre position. Nous sommes restés coincés pendant onze heures dans cette maison, de 5 heures du matin à 4 heures de l’après-midi », ajoute-t-il en désignant l’autre côté de la rue. « J’ai été blessé et j’ai perdu quatre de mes camarades », continue-t-il, le regard dans le vide, tirant de profondes bouffées de sa cigarette. « 85 shahid [martyrs] des FDS ont été grièvement blessés ce jour-là dans la bataille », conclut-il enfin, avant de se retirer en longeant un mur criblé de larges impacts de balles, témoin des plus récentes attaques de l’organisation djihadiste sur leur nouvel avant-poste.

Depuis, l’EI a aussi testé les positions des forces pro-gouvernementales, reprenant le temps de quelques jours la ville d’Abu Kamal sur la rive gauche de l’Euphrate, face à Baghuz, et renforcé sa présence dans le désert de la Badiya après l’évacuation de ses combattants du camp de Yarmouk, au sud de Damas.

 

« La guerre sera bientôt finie »

 

L’accalmie du printemps, qui avait permis à l’OEI de monter cette offensive, n’aura cependant fait que retarder la défaite de l’organisation, qui apparaît désormais comme inévitable. L’étau se resserre aujourd’hui inexorablement autour de son dernier bastion.

« La guerre sera bientôt finie. Daesh a peur de nous, ils ont déjà perdu confiance », assure Agid, 21 ans, engagé volontaire dans les YPG depuis l’âge de 14 ans. Debout sur le toit du poste avancé, il plisse les yeux pour fixer à contre-jour un point situé à quelques centaines de mètres. « Daesh s’est replié juste derrière ces maisons des faubourgs de Hajin. C’est le cœur de leur dernier retranchement en Syrie », explique-t-il. « Selon nos informations, 80 à 90 % d’entre eux se rendront lorsque nous entrerons dans la ville. Les autres, nous les tuerons, tout simplement. Personne n’osera plus se battre pour Daesh une fois que nous aurons libéré ce territoire », poursuit-il avec une froide détermination et un rictus de défi, insistant sur le fait que la population locale retournerait sa veste dès qu’elle verrait l’organisation djihadiste défaite.

Tandis que flottent dans l’air les relents des cadavres de djihadistes qui se décomposent deux étages plus bas, quelques coups de feu tirés au hasard vers les positions de l’OEI dans Hajin interrompent le chant des oiseaux sur les toits. Sur la ligne de front retombe alors une accalmie qui laissera vite la place à la bataille furieuse et acharnée qui doit bientôt s’emparer de la ville.

 

Avancée sur Baghuz

 

En effet, les forces des FDS qui veillent sur le front nord n’attendent plus désormais qu’une chose avant de donner l’assaut, que leurs camarades près de la frontière irakienne finissent d’encercler la ville par le sud. Au centre de commandement du front sud, où les troupes se rassemblent et prennent un peu de repos juste en arrière de la ligne de feu, Shirko, le commandant des fronts est et sud des opérations, annonce dans un sourire le récent progrès de l’offensive. « Nous avons repris notre avancée il y a neuf jours, et nous avons déjà pénétré de plus de vingt kilomètres dans les lignes de Daesh. Nous sommes maintenant à moins de deux kilomètres de Baghuz », dit-il fièrement, en ajustant nerveusement sa casquette de baseball, visiblement intimidé par la caméra.

Si la reprise du village de Baghuz est cruciale, c’est à cause de sa position géographique. En le reprenant à l’OEI, les FDS s’assurent un accès à l’Euphrate en aval du bastion des djihadistes, et leur coupent du même coup l’accès à la frontière irakienne. « Nous atteindrons les abords du village et les rives de l’Euphrate en fin de journée », annonce Hashim Mohammad, 48 ans, le commandant en chef de la campagne Al-Jazeera Storm, lors de sa visite des postes de la ligne de front, alors que les soldats se pressent de remettre leurs uniformes par-dessus leurs maillots de corps tachés de poussière et de transpiration.

« Demain nous mangerons du poisson du fleuve pour le déjeuner », ajoute-t-il avec un sourire optimiste. « Ensuite, nous pousserons vers le nord jusqu’à ce que nous atteignions Hajin. Ce sera la fin de Daesh », poursuit-il, le bras tendu vers l’horizon, dans la direction de la ville, alors que des coups de feu se font entendre venant de plusieurs directions. « Les soldats sont contents de vous voir. C’est pour vous saluer ! », explique Ali el-Hamud, 42 ans. Membre de la communauté arabe et originaire de Deir Ezzor, il a rejoint les FDS, majoritairement kurdes, pour combattre l’organisation djihadiste, et se dit heureux de pouvoir contribuer à la lutte contre l’OEI.

 

La stratégie à géométrie variable de l’OEI

 

Si l’OEI n’a jusqu’à présent pas opposé une résistance farouche à l’avancée des FDS dans son territoire, c’est parce que la stratégie de l’organisation s’adapte à l’évolution du rapport de forces, qui penche maintenant du côté des FDS. « Désormais, quand Daesh sent qu’ils perdent le contrôle d’un territoire, ils ne le défendent plus à tout prix comme auparavant, ils reculent pour se regrouper », constate le commandant d’un poste du front. « Ça nous rend les choses plus faciles, au moins pour l’instant », soupire-t-il avec soulagement.

Cependant, à mesure que l’étau se resserre autour du dernier retranchement de l’organisation djihadiste, la probabilité d’un nouveau changement de sa stratégie se fait plus forte. « Cette bataille marque la dernière heure de Daesh. Ils vont mettre en jeu toutes les ressources qui leur restent », présage Hashim. « Nous estimons que la présence de Daesh dans cette zone est de 7 000 à 10 000 combattants, la plupart gradés. Ce sont les plus entraînés et les plus expérimentés, la bataille ne sera pas facile », prévient-il. « Il nous faudra deux mois pour nettoyer la place et arriver aux portes de Hajin », ajoute-t-il. D’ici là, le commandant aura aussi mené ses troupes à l’assaut de la poche djihadiste qui subsiste dans le désert le long de la frontière irakienne un peu plus au nord, au sud-est de la ville de Ash Shaddaday. « Une simple formalité », assure-t-il.

État Islamique : les derniers jours du califat ? Par Constantin Gouvy
Un convoi des FDS et des Forces spéciales de la coalition sur la ligne de front face à Baghuz. Photo de Constantin Gouvy pour Unsighted.

En attendant, le premier souci des FDS est de se frayer un chemin vers Baghuz, au travers de l’océan de mines et d’engins explosifs improvisés (EEI) qui les séparent encore du village. « Les civils qui ont fui Baghuz nous disent que Daesh se prépare au combat, et sème partout des EEI », révèle Shirko. « Dans la seule journée d’hier, nous en avons neutralisé 33 à l’approche du village », dit-il en montrant un véhicule de déminage endommagé par l’explosion d’une mine.

Sur le front, les soldats ne sont que trop conscients du danger qui les attend s’ils s’écartent du chemin balisé. « Le désert est plein de surprises », dit en riant jaune Mohammed, 24 ans, originaire de Deir Ezzor, commandant du poste le plus avancé. « Un de nos camarades a perdu un pied sur une mine il y a trois jours, juste là, alors qu’il était parti pisser. Regardez bien où vous mettez les pieds ! », prévient-il.

Les combattants des FDS sont aussi sous la menace d’attaques-suicide, qui se font presque journalières. « Cette semaine, Daesh a tenté plusieurs fois de briser nos lignes avec des voitures ou des motos-suicide », confie Abu Saha, scrutant l’horizon. « Mais grâce à la technologie de la coalition, ils échouent souvent », ajoute-t-il. Ces attaques peuvent cependant prendre de court les forces sur le terrain, et mettre à mal la coordination entre les membres de la coalition et leurs partenaires des FDS dans des moments critiques, donnant lieu à des scènes surprenantes.

 

« Voitures-suicide ! »

 

Éclairés par la lumière chaude du crépuscule, un convoi de véhicules blindés de la coalition et de pick-ups blancs des FDS surgit devant le poste de Mohammed et continue à pleine vitesse vers les lignes ennemies, le son incongru de leurs sirènes se perdant bientôt dans le souffle du vent qui balaie l’étendue désertique.

Tandis que les pick-ups des FDS se mettent en place pour sécuriser une nouvelle position, leurs mitrailleuses pointées vers le village, un petit groupe d’une douzaine d’armoires à glace barbues des Forces spéciales U.S. sautent de leurs véhicules blindés et se relaient pour creuser fiévreusement dans le sol des emplacements destinés à leurs mortiers, au point de briser leurs pioches, continuant pourtant à retourner la terre avec le manche ou même à mains nues.

Pendant ce temps, le spécialiste en technologie de l’équipe, le seul rasé de frais et arborant une paire presque caricaturale de lunettes carrées, s’agenouille à l’écart du groupe, face au village, pour disposer l’appareillage de télécommunication qui les aidera à coordonner les frappes aériennes. En quelques minutes, quatre frappes s’abattent sur les alentours du village, projetant en l’air des nuages de fumée et de poussière qui font écran aux dernières lueurs du crépuscule finissant. « Dans le mille ! », crie un des soldats américains, alors que le bruit de la dernière explosion résonne plus fort encore que celui des précédentes. Mais cet enthousiasme est vite refroidi.

« Voitures-suicide ! » L’alerte est donnée en kurde par un guetteur des FDS, doigt pointé vers l’horizon. « Prépare la Dashka ! », ordonne en réponse le commandant du poste avancé au soldat qui manœuvre la lourde mitrailleuse fixée sur le plateau arrière du pick-up à côté de lui, tout en s’emparant d’une paire de jumelles. Deux véhicules viennent de quitter le village contrôlé par Daesh et se dirigent maintenant vers notre position.

« Arrêtez ! Qu’est-ce qui se passe ? », interrompt l’un des membres des Forces spéciales U.S. avant que le soldat des FDS n’ait pu pointer son arme en direction des véhicules. « C’est une voiture ? Montrez-moi sur la carte, elle est où ?! », ordonne-t-il en chargeant sur sa tablette une carte interactive, laissant le commandant des FDS stupéfait et sans voix. « Bordel, qu’est-ce qu’il raconte, l’Américain ? », demande soudain celui-ci en kurde, après un court silence. En l’absence de traducteur pour faire le lien entre les Forces spéciales U.S. et les FDS, l’impatience monte vite entre les deux parties, chacune tirant argument dans sa propre langue de l’urgence de la situation, et la tension devient palpable. « Je peux vous aider ? », propose finalement notre propre interprète. Le voici aussitôt chargé de la délicate mission d’aider les FDS à localiser les véhicules sur la carte des Forces spéciales U.S.

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Des membres des Forces spéciales U.S. installent leurs mortiers sur la ligne de front face à Baghuz. Photo de Constantin Gouvy pour Unsighted.

Rebuté par cette tâche fastidieuse, le commandant FDS se retire du groupe qui commençait à s’agglutiner autour de la carte, craignant que la seconde voiture, désormais stationnée à proximité de soldats FDS qui s’étaient rapprochés furtivement du village, ne soit un véhicule-suicide. « Que les Américains aillent se faire voir, dézinguez-moi ces foutues voitures ! », ordonne-t-il à ses hommes en kurde. Alors que le silence retombe sur le désert, tous ceux qui s’étaient approchés ont tôt fait de se boucher les oreilles, tandis que le soldat manœuvrant la mitrailleuse met le véhicule dans sa ligne de visée et se prépare à faire feu.

« Mais qu’est-ce que vous foutez ? Ne tirez pas ! », hurle l’officier des Forces spéciales en se précipitant vers le soldat aux commandes de la mitrailleuse, apparemment prêt à se jeter sur lui s’il le fallait. « Vous ne savez pas qui est là-dedans, ça pourrait être des femmes ou des enfants ! Il faut d’abord qu’on obtienne un visuel précis », explique-t-il, alors que la première voiture s’attarde à mi-chemin, indécise. « Bon ça va, laissez-les faire comme ils veulent », concède finalement avec réticence le commandant FDS.

Alors que la nuit tombe, la voiture de Mahdi survole le désert en direction des bases arrière, s’aventurant par mégarde l’espace d’un instant sur la route minée de Hajin, juste à temps pour éviter l’attaque-suicide qui viendra à nouveau tester les positions des FDS sur le front cette nuit-là.

 

Les frappes aériennes, atout majeur des FDS face à l’OEI

 

Alors que sur le front, la coalition et les troupes des FDS semblent parfois agir en parallèle plutôt qu’ensemble, et génèrent ainsi des tensions occasionnelles, chacun sait bien que le succès de leur campagne contre l’OEI repose entièrement sur leur coopération. Les FDS, en particulier, sont conscientes de devoir beaucoup au soutien de la coalition. « Les forces irakiennes nous aident avec les frappes aériennes et les offensives d’artillerie menées à travers la frontière », explique Shirko. « Les Français et les Américains sont présents aussi désormais, et leur aide et leur expertise sont précieuses pour nous. »

Mais c’est peut-être Agid, un soldat des FDS de 21 ans, sur le front nord à Hajin, qui résume le mieux la situation. « À l’exception des voitures-suicide, Daesh utilise les mêmes armes que nous. La seule différence est le support aérien dont nous bénéficions », explique-t-il, faisant référence à l’aide décisive apportée par la coalition. « La bataille pour Raqqa a été horrible, les snipers étaient partout », se souvient-il. « Ici aussi, Daesh utilisait des snipers tchétchènes contre nous. Ils tiraient depuis cette butte, là-haut », ajoute-t-il en la désignant quelques douzaines de mètres plus loin. « Mais ils ne nous ont pas ennuyés longtemps cette fois. Nous avons demandé une frappe aérienne, et la coalition les a pulvérisés », continue-t-il dans un sourire.

 

Le soutien de la coalition, une protection contre les intentions belliqueuses du régime syrien

 

Le soutien de la coalition procure aux FDS non seulement un avantage sur l’OEI, mais aussi une sorte de garantie contre les menaces du gouvernement syrien, appuyé par les Russes. Dans une interview récente à la chaîne russe internationale RT, Assad n’a pas fait mystère de son intention de « libérer » les territoires sous contrôle des FDS, disant même crûment que « le seul problème qui reste en Syrie, c’est celui des FDS ».

État Islamique : les derniers jours du califat ? Par Constantin Gouvy
Les soldats FDS guettent les positions de l'EI sur la ligne de front. Photo de Constantin Gouvy pour Unsighted.

En reprenant ce dernier bastion de l’OEI dans la campagne de Deir Ezzor, les FDS se rapprochent des forces gouvernementales syriennes, dans des zones où la ligne de contact entre les deux entités reste à fixer, ce qui accroît le risque de confrontation. « Si le gouvernement [syrien] persiste dans cette attitude, alors nous n’échapperons pas à d’autres affrontements », déplore Hashim. « Il y a deux jours, nous attaquions des positions de Daesh lorsque les forces gouvernementales [syriennes] s’en sont prises à nous », ajoute-t-il. « Le gouvernement [syrien] et la Russie ne veulent pas nous voir vaincre Daesh si tôt », continue-t-il, suspectant les deux gouvernements d’utiliser la lutte contre l’organisation djihadiste comme un prétexte politique pendant qu’Assad reconstitue son emprise autoritaire sur le pays.

« La seule raison pour laquelle nous ne sommes pas déjà en guerre ouverte avec le gouvernement [syrien], c’est la dissuasion exercée par la France et les U.S.A », commente Ali el-Hamud, faisant allusion à de précédents clashes dans la région en février et avril derniers, lors desquels le soutien aérien de la coalition s’était montré décisif pour repousser les attaques du gouvernement sur les forces des FDS.

 

Apprivoiser les « lionceaux » du califat, une priorité pour l’avenir

 

Quel que soit celui qui contrôlera in fine cette bande de terre aride, il sera confronté à un défi qu’il ne sera peut-être pas en mesure de surmonter. Selon le Washington Post, al-Baghdadi a convoqué l’an dernier à Deir-Ezzor une réunion urgente à la suite de la chute de Mossoul, la capitale autodéclarée de l’organisation djihadiste dans l’Irak voisin. Davantage qu’à trouver une stratégie pour défendre les territoires résiduels de l’OEI en Syrie, il cherchait à assurer la pérennité de son noyau idéologique et la poursuite de son influence, même au cas où sa dernière enclave tomberait. Abu Zaid al-Iraqi, responsable du « Comité des programmes éducatifs » de l’OEI, désormais emprisonné en Irak, fut alors chargé de concevoir la propagande et le contenu « éducatif » susceptibles d’assurer l’endoctrinement de la prochaine génération, dont ils espéraient qu’elle pourrait mener une insurrection rampante.

Sur la ligne de front face à l’OEI près de Baghuz, Ali el-Hamud se projette déjà après la bataille, conscient du fait que battre militairement Daesh sur le terrain n’est que la première étape avant de chasser l’organisation djihadiste de la région. « Lorsque nous aurons libéré ces territoires de l’OEI, nous ouvrirons des écoles pour rééduquer les enfants qui auront vécu sous sa domination, pour leur offrir une éducation normale, pas de la propagande de Daesh », dit-il avec détermination, suggérant l’importance cruciale de garantir aux « lionceaux » de l’organisation djihadiste (les enfants combattants enrôlés dans ses rangs) une réelle opportunité de réhabilitation et d’intégration.

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