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Burkina Faso : la récupération de Thomas Sankara

Par Victor Ducastel (rédacteur) et Laura Olivieri (artiste)

Peu connu en France, l’ancien président burkinabé Thomas Sankara est une icône au Burkina Faso et plus largement en Afrique. Ce personnage emblématique de la lutte anti-impérialiste est revenu sur le devant de la scène médiatique le 28 novembre 2017, lors du discours d’Emmanuel Macron à l’université Ouagadougou 1, en ouverture de sa tournée africaine. En effet, à cette occasion, le président français a rendu  hommage à Thomas Sankara et promis de déclassifier les dossiers secret défense sur son assassinat, le 15 octobre 1987. « Assassinat de Thomas Sankara : enfin la vérité ? » interrogeait Le Monde le 13 décembre 2017.

Cette annonce d’Emmanuel Macron promet effectivement de sortir des archives « tous les documents produits par des administrations françaises, pendant le régime de Sankara et après son assassinat, […] couverts aujourd’hui par le secret défense national. » Elle promet de lever le voile sur les circonstances floues de cet assassinat ; sur le rôle supposé de la France et sur l’aide qu’elle aurait pu apporter à Blaise Compaoré, assassin présumé et successeur de son ancien compagnon Thomas Sankara.

Cette promesse a alors naturellement suscité un immense espoir chez tous ceux qui se réclament encore du courant de l’un des derniers révolutionnaires du continent. Elle constitue un acte politique fort et attendu.

Pourtant, à quelques centaines de mètres de l’amphithéâtre où se tenait l’intervention d’Emmanuel Macron, un groupe de manifestants protestait contre la venue du président français et ce qu’ils considéraient comme une forme de néocolonialisme(1). Lors de ce rassemblement qui a rapidement dégénéré en heurts, l’image symbolique de Sankara a également été brandie. Le groupe contestataire a notamment arraché les plaques de l’avenue du Général de Gaulle qui borde l’université et l’a rebaptisée avenue Thomas Sankara.

À quelques centaines de mètres d’intervalle, la même figure de Thomas Sankara était reprise par deux camps antagonistes : le président français d’une part, et un groupe opposé à sa venue d’autre part. Cette double récupération pose la question de l’usage politique d’une personnalité passée.

Les manifestants devant l'université de Ouagadougou

Thomas Sankara : une icône progressiste (2)

 

En seulement quatre années à la présidence du Burkina Faso, Sankara devint une icône mondiale, reconnue pour sa politique avant-gardiste. Il a conduit des réformes progressistes dans les domaines de la  santé, de l’éducation, de l’écologie ou de la culture, et on lui reconnaît aisément le caractère d’un homme en avance sur son temps.

Les campagnes de vaccination au Burkina Faso
Une école au Burkina Faso

Thomas Sankara peut être considéré comme l’un des  premiers dirigeants du monde à avoir pointé du doigt le problème environnemental comme une thématique globale qui devrait se résoudre à l’échelle planétaire (3). Sa lutte contre la désertification est emblématique de sa préoccupation pour l’écologie.

« Nous ne sommes pas contre le progrès, mais nous souhaitons que le progrès ne soit pas anarchique et criminellement oublieux des droits des autres. Nous voulons donc affirmer que la lutte contre la désertification est une lutte pour l’équilibre entre l’homme, la nature et la société. À ce titre, elle est avant tout une lutte politique et non une fatalité. » Thomas Sankara, 5 février 1986, discours Sauver l’arbre, l’environnement, la vie tout court.

La lutte contre la désertification au Burkina Faso

Son discours et ses actions visaient à promouvoir un développement interne, libéré de l’aide qui créait des « réflexes de mendiants » (4), pour se défaire des astreintes internationales créées par des situations de dépendance.

« Faisons en sorte également que le marché africain soit le marché des Africains. Produire en Afrique, transformer en Afrique et consommer en Afrique. Produisons ce dont nous avons besoin et consommons ce que nous produisons au lieu de l’importer. » Thomas Sankara, 29 Juillet 1987, discours au sommet de l’OUA à Addis-Abeba.  

Ses initiatives en faveur de la libération de la femme burkinabée ont également une teneur avant-gardiste. Thomas Sankara a mis en place différentes réformes comme la Journée de la femme, le jour de marché réservé aux hommes pour les responsabiliser aux problèmes du foyer, l’interdiction des mutilations comme l’excision… Surtout, il a oeuvré pour que les femmes occupent des postes importants dans les ministères et les préfectures, dans le but de conduire à une autolibération de la femme.

« Si nous perdons le combat pour la libération de la femme, nous aurons perdu tout droit d’espérer une transformation positive supérieure de la société. » Thomas Sankara, discours du 8 mars 1987.  

On comprend mieux alors pourquoi Emmanuel Macron a entamé son discours à l’université de Ouagadougou par un hommage à cet ancien dirigeant burkinabé, devenu un mythe pour les jeunes générations du pays. Ses différentes entreprises avant-gardistes font consensus et Emmanuel Macron a lui-même établi un rapprochement avec Sankara en rappelant lors de son élocution l’importance du rôle de la femme, de l’écologie, notamment comme nouveau marché, et d’un développement de l’Afrique par les Africains. Le fait d’évoquer Sankara au Burkina Faso et de promettre la déclassification des dossiers concernant son assassinat est, de la part  d’Emmanuel Macron, un acte politique fort, qui vise à appuyer un discours qui se voulait en rupture avec celui de ses prédécesseurs.

L'excision au Burkina Faso

Sankara, un symbole politiquement marqué

 

Pourtant, si le caractère avant-gardiste de Thomas Sankara est une évidence, reste qu’il fut plus qu’un homme politique engagé : il fut un vrai « révolutionnaire ». Il est donc un symbole politiquement marqué, anti-impérialiste, révolutionnaire. Si Emmanuel Macron a fait un rapprochement entre les mesures progressistes de Thomas Sankara et celles qu’il encourage lui-même, Sankara n’est-il pas un symbole très éloigné de ce que représente Emmanuel macron ?

Avec le temps, Thomas Sankara est devenu une icône : son image est adulée et utilisée au Burkina Faso, en Afrique, mais également partout dans le monde. Dans son pays il a pourtant été renié durant les vingt-sept années que Blaise Compaoré a passées au pouvoir après sa mort ; il n’était pas présent dans les manuels d’histoire et ne faisait l’objet d’aucun hommage public. Néanmoins, son héritage a perduré, s’est transmis à la génération suivante. Son souvenir a survécu au fil des années notamment à travers l’appropriation du personnage par la sphère artistique africaine ; de nombreux chanteurs ont ainsi fait vivre Sankara par des évocations et des reprises, comme Alpha Blondy ou Tiken Jah Fakoly, pour ne citer que les plus fameux.  Et en 2014, durant le soulèvement contre Compaoré (5), l’image de Sankara est directement réapparue au Burkina Faso.

Au-delà des frontières du Burkina Faso, il est considéré comme le « Che Guevara africain », le dernier révolutionnaire du continent à avoir bousculé l’ordre établi et à avoir porté l’image d’une Afrique courageuse et prête à se libérer de toute astreinte par ses propres moyens, à l’image de Patrice Lumumba. Ses prises de positions engagées expliquent qu’il ait profondément marqué le mouvement altermondialiste qui a largement repris son discours sur la dette déclamé au sommet de l’OUA à Addis Abeba en 1987. Le Comité pour l’abolition des dettes illégitimes en fait un personnage central de la contestation mondiale. La caravane qui a sillonné le monde en commémoration des 20 ans de sa mort est une bonne illustration de la popularité de Sankara et le point de départ de cette initiative au Chiapas, berceau de l’insurrection zapatiste, n’est pas anodin et illustre bien la teneur politique de la figure de Thomas Sankara.

Thomas Sankara prononçant un discours le poing levé. Burkina Faso.

« Nous estimons que la dette s’analyse d’abord de par son origine. Les origines de la dette remontent aux origines du colonialisme. Ceux qui nous ont prêté de l’argent, ce sont eux qui nous ont colonisés. Ce sont les mêmes qui géraient nos économies. Ce sont les colonisateurs qui endettaient l’Afrique auprès des bailleurs de fond, leurs frères et cousins. Nous sommes étrangers à la dette. Nous ne pouvons donc pas la payer. » Thomas Sankara, 29 juillet 1987, discours au sommet de l’OUA à Addis Abeba.

Ces différents cercles qui réutilisent l’image de Thomas Sankara se basent sur les réformes politiques et progressistes qu’il a conduites, mais également sur les bases idéologiques de l’icône révolutionnaire qu’il incarne.

Née du soulèvement de Madagascar de 1972 (6) et de la constitution du Regroupement des officiers communistes (7), sa pensée s’appuie sur un profond sentiment anti-impérialiste. Celle-ci se matérialise tant par une volonté d’éloignement des pays occidentaux, que par un refus de l’aide d’assistance, et un refus de payer les dettes qu’il juge injustes, puisque héritées de la période coloniale.

À une échelle plus large il est considéré comme panafricain (8) et tiers-mondiste en raison de sa lutte face aux nations les plus puissantes et des nombreux liens entretenus avec des pays non alignés (9) comme Cuba, le Nicaragua, la Corée du Nord ou encore la Libye. Dans une perspective proche, Sankara se fait le porte-parole de l’internationalisme. Il prend la défense de l’ensemble des opprimés : des Amérindiens aux Noirs des ghettos en passant par les Palestiniens et les Sud-Américains vivant sous dictature. Lors de ses passages à l’ONU à New York, il se rendait fréquemment à Harlem afin de s’adresser à la communauté noire américaine et d’ainsi montrer le lien fort existant entre l’Afrique et les Noirs opprimés du monde entier. Le 3 octobre 1984 lors d’une de ces interventions, il y fit un discours, pistolet brandi, pour souligner que la révolte passait aussi par les armes.

Thomas Sankara n’est donc pas simplement un dirigeant progressiste qu’il fait sens d’évoquer à l’heure où les réformes qu’il a conduites il y a 30 ans s’imposent comme des évidences. Que ce soit localement ou à une échelle universelle, les cercles contestataires et révolutionnaires ont toujours, depuis sa mort, porté l’image de Thomas Sankara et perpétué son discours. Se revendiquant de ces mouvances, il paraît logique que celles-ci l’évoquent. Mais qu’en est-il lorsque cette icône est récupérée par des sphères étrangères à son soubassement idéologique ? Cette récupération est-elle une dénaturation ?

La tombe de Thomas Sankara

« Ma seule ambition est une double aspiration : premièrement, pouvoir, en langage simple, celui de l’évidence et de la clarté, parler au nom de mon peuple, le peuple du Burkina Faso ; deuxièmement, parvenir à exprimer aussi, à ma manière, la parole du “Grand peuple des déshérités”, ceux qui appartiennent à ce monde qu’on a malicieusement baptisé Tiers Monde. Et dire, même si je n’arrive pas à les faire comprendre, les raisons que nous avons de nous révolter. » Thomas Sankara, 4 octobre 1984, discours devant l’Assemblée générale de l’ONU.  

Plus encore, même parmi les mouvements qui se réclament du « Sankarisme », l’image du Capitaine se retrouve appropriée par différentes figures aux intérêts et aux revendications divers, voire opposés. Rien que dans le paysage politique burkinabé, une dizaine de partis se réclament de Sankara depuis le multipartisme établi en 1991. N’y a-t-il pas là une dimension ironique dans ces reprises et ces réinterprétations ?         

Thomas Sankara n’a-t-il pas été « changé en kitsch », selon la formule de Milan Kundera (10) ? N’est-il pas devenu cette « station de correspondance entre l’être et l’oubli », ce que « l’ironie de ces répétitions variationnelles ne cessent de subvertir, de détourner, de déconstruire (11) » ? Milan Kundera n’aurait-il pas pu écrire en écho à sa célèbre formule sur Beethoven :
« Qu’est-il resté du Capitaine Sankara ? Une figure sur des pancartes et un hommage dans un discours d’Emmanuel Macron » ?

  1. La présence militaire française en Afrique (Rapport SURVIE, « Coopération militaire et policière », novembre 2017), l’exploitation des ressources naturelles sur le sol africain par des entreprises françaises, ou encore le maintien du franc CFA, sont de nombreux sujets de discorde sur lesquels la France est directement impliquée.
  2. Quelques références bibliographiques : œuvres et articles de Bruno Jaffré : Biographie de Thomas Sankara, L’Harmattan, Paris, 1997 ; « Thomas Sankara ou la dignité de l’Afrique », Le Monde diplomatique, octobre 2007 ; « Le rêve assassiné de Thomas Sankara », Manière de Voir, n°118, août-septembre 2011. Site Internet http://thomassankara.net. Œuvre cinématographique : Capitaine Thomas Sankara de Christophe Cupelin. Émission de radio : « Sankara, le Che du Burkina Faso », La marche de l’Histoire, 19 novembre 2014.
  3. Avant le Rapport Bruntland de 1987 et la conférence de Rio en 1992, deux des actes fondateurs des politiques environnementales à l’échelle mondiale, Sankara dès le 22 avril 1985 pointait du doigt lors d’une conférence aux forestiers, l’idée d’une responsabilité globale autour de l’environnement, tout comme lors d’un discours le 5 février 1986.
  4. Première conférence des CDR, 4 avril 1986.
  5. Fin octobre 2014 de multiples manifestations ont éclaté, suite à la volonté de Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 27 ans, de se présenter à un cinquième mandat. Ces événements ont conduit à la fuite de Compaoré.
  6. Un mouvement de grève commence à partir d’avril 1972 à Madagascar et découle sur la chute de Tsiranana, jugé trop proche des anciens empires coloniaux. Cet événement auquel Sankara assista le marqua profondément et durablement dans son idée de révolution populaire et démocratique.
  7. Créé en 1976 le regroupement des officiers communistes (ROC) était un mouvement d’extrême gauche.
  8. Sankara insistait sur le fait que la libération de l’Africain ne se ferait qu’en vivant africain, impliquant autant une décolonisation des esprits que plus concrètement une décolonisation matérielle, qui passerait par une recherche d’autonomie et de coopération avec les différents acteurs du continent africain.
  9. Le Mouvement des Pays Non-Alignés est une organisation internationale regroupant les nations refusant de s’aligner sur les grandes puissances. Ce mouvement est né durant la guerre froide avec la volonté de ne rejoindre ni le bloc Est soviétique ni le bloc Ouest américain, afin de garder une souveraineté nationale et territoriale intacte. Cette mouvance s’accompagne d’un rejet du colonialisme, de l’impérialisme et promeut la solidarité entre les peuples du tiers-monde.
  10. Eva Le Grand, Kundera ou La mémoire du désir L’Harmattan, 2005.
  11. Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Folio, 1984.