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Brouillard sur la steppe : les voies incertaines du Kazakhstan

Depuis la chute de l'URSS, ce sont les pays situés à l'intersection des intérêts de l'UE et de la Russie qui attirent l'attention de l'Occident. Mais qu'en est-il du plus grand pays d'Asie centrale ?

Blaise Agarave (artiste) et Maxime Danielou (rédacteur)

 

Depuis la chute de l’URSS, ce sont les pays situés au carrefour des intérêts de l’UE et de la Russie qui attirent l’attention de l’Occident. Mais qu’en est-il du plus grand pays d’Asie centrale ?

Maxime Danielou a rencontré, au Kazakhstan, Dossym Satpayev, docteur en science politique et directeur du Kazakhstan Risk Assessment Group (risk.kz). Très populaire sur les réseaux sociaux, ce dernier a écrit de nombreux articles en russe et en anglais.

 

 

Neuvième pays de la planète en terme de superficie et deuxième puissance économique de l’ex-URSS, le Kazakhstan a su rester hors des balises médiatiques et des nouveaux conflits Est-Ouest malgré une forte promiscuité politique et économique avec la Russie. Dans le contexte centrasiatique, le Kazakhstan se distingue par sa stabilité politique et sa prospérité dont le président kazakh s’attribue l’entièreté des mérites. Noursoultan Nazarbaïev est, à 77 ans, le dernier représentant d’une génération de dirigeants arrivés au pouvoir durant la période soviétique. Malgré cette apparente immuabilité, la jeune république réunit pourtant de nombreux éléments au potentiel déstabilisant. Très riche en matières premières, le sous-sol kazakh ne manque pas d’attiser les convoitises de la Chine voisine et des puissances occidentales. Mais c’est avant tout la proximité de la Russie, avec laquelle le Kazakhstan partage la plus longue frontière continue au monde, qui présente le plus de risques géopolitiques. L’ampleur de l’intervention russe en Ukraine a pris de court l’ensemble des États de l’ex-URSS, y compris les plus proches alliés du Kremlin. Au Kazakhstan, le malaise est d’autant plus fort que les régions frontalières avec la Russie présentent de fortes similarités avec l’Ukraine orientale. Une population majoritairement russe et un environnement culturel et médiatique dominé par la Russie. Alors que le premier et unique président vieillit et que de nombreuses rumeurs circulent sur sa santé, les inquiétudes sur le futur du pays se font ressentir chez les Kazakhs comme chez les Russes.

 

Les visages du Kazakhstan indépendant

Depuis la chute de l'URSS, ce sont les pays situés à l'intersection des intérêts de l'UE et de la Russie qui attirent l'attention de l'Occident. Mais qu'en est-il du plus grand pays d'Asie centrale ?

Durant les périodes tsariste puis soviétique, le territoire du Kazakhstan actuel a été le théâtre d’une immigration continue de populations venues des quatre coins de l’URSS1. Ce fut d’une part des volontaires venus combler le manque de main d’oeuvre dans une région très peu peuplée mais aussi des victimes de la répression stalinienne. À l’instar des Tchétchènes, les groupes ethniques jugés déloyaux durant la Seconde Guerre mondiale y furent déplacés en masse. Dernière des républiques soviétiques à proclamer son indépendance, le Kazakhstan s’est ainsi retrouvé en 1991 dans une situation inédite. Les Kazakhs étaient en infériorité dans leur propre pays. L’enjeu majeur des premières années de l’indépendance fut alors la consolidation de la souveraineté dans le Nord du pays, largement dominé par les Russes démographiquement. Cette situation s’est équilibrée naturellement par les nombreux départs des populations slaves et européennes vers leurs pays d’origine et une politique de réémigration des Kazakhs de l’étranger. Néanmoins, le Kazakhstan reste, aujourd’hui encore, un pays à la diversité ethnique importante et dont la jeunesse est très métissée. Qu’elles soient kazakhes ou russes les célébrations traditionnelles les plus importantes rassemblent des représentants de toutes les ethnies.

La situation démographique du Kazakhstan est un facteur déterminant de l’inamovibilité du premier et unique président kazakh. Survivant à la chute de l’URSS, Noursoultan Nazarbaïev est alors l’unique balise d’une société ayant perdu tous ses repères. À cette image de continuité s’ajoute celle de garant de la stabilité et de la paix ethnique. C’est au nom de cette dernière que le président s’emploie à effacer toute forme d’opposition politique et s’installe durablement au pouvoir. En réalité, Noursoultan Nazarbaïev joue des rivalités ethniques pour se rendre indispensable, ne faisant que les accentuer. Corrompu à tous les niveaux, le régime est totalement contrôlé par le président, sa famille et ses fidèles. Malgré ces carences connues de tous, la popularité du « Leader de la nation2 » est entretenue par un culte de la personnalité dans la plus pure tradition soviétique. On peut donner l’exemple improbable de la tour Bayterek, édifice symbolique d’Astana, au dernier étage de laquelle le visiteur est invité à poser sa main dans la moulure dorée de la main du président, tout en contemplant le panorama futuriste de la nouvelle capitale, surgie de terre en moins de deux décennies. Pour satisfaire ses ardeurs de monarque-bâtisseur tout en maintenant la paix sociale, le président dispose des ressources du sous-sol kazakh. En plus d’être le premier producteur mondial d’uranium, le Kazakhstan dispose d’importantes réserves gazières et pétrolifères.

Depuis la chute de l'URSS, ce sont les pays situés à l'intersection des intérêts de l'UE et de la Russie qui attirent l'attention de l'Occident. Mais qu'en est-il du plus grand pays d'Asie centrale ?
Tour Bayterek, Astana.

Malgré des dérives semblables à celles qui sont fréquemment reprochées à ses homologues russe et biélorusse en Occident, le président kazakh a su polir son image à l’étranger. Il a d’abord marqué les esprits des dirigeants européens et américains par son volontarisme dans la question de la dénucléarisation3 du Kazakhstan. Noursoultan Nazarbaïev a d’ailleurs écrit un livre, L’épicentre de la paix, dans lequel il se dépeint en précurseur de la démilitarisation et de la non-prolifération nucléaire. Mais c’est surtout l’ouverture de l’industrie extractive, aux capitaux chinois et occidentaux, qui permettent au pays d’entretenir une bonne entente avec les puissances étrangères. La neutralité observée par le pouvoir kazakh sur les dossiers géorgien et ukrainien – les principaux points de tension entre la Russie et l’Occident – a permis de conserver de bonnes relations avec les uns comme les autres. Récemment, le Kazakhstan s’est illustré comme étant le premier pays d’ex-URSS à occuper la présidence tournante de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en 2010 et à organiser une exposition universelle en 2017. Cette année, le Kazakhstan est par ailleurs membre du conseil de sécurité de l’ONU. En accueillant les pourparlers sur le devenir de la Syrie à partir de janvier 2017, le Kazakhstan a réussi à imposer une image de médiateur des relations internationales : « On nous fait confiance car nous ne soutenons personne en particulier, nous cherchons à maintenir une distance et un équilibre4. »

 

L’encombrant allié russe

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Avec des infrastructures héritées de l’Union soviétique où la division du travail était opérée à l’échelle des républiques socialistes, le Kazakhstan, enclavé géographiquement, est resté très dépendant de l’économie russe. Cette situation a été accentuée par les différents projets d’intégration régionale unissant les deux pays depuis le début des années 2000. Créée en 2015, l’Union économique eurasiatique réunit également la Biélorussie, l’Arménie et le Kirghizstan. Cette dépendance peut avoir de lourdes conséquences, comme l’effondrement du tenge kazakh – la monnaie kazakhe – dans le sillage de celui du rouble à la suite de la chute du prix du pétrole et du début des sanctions occidentales. Sur le plan militaire, le Kazakhstan est également tributaire de la Russie par sa participation dans l’Organisation du traité de sécurité collective, une organisation politico-militaire soumise à la puissance russe. À cette dépendance économique et militaire, s’ajoute le facteur de la domination médiatique. « Le Kazakhstan a raté le tournant de l’indépendance informationnelle », explique Dossym Satpaev. Les chaînes de télévision kazakhes ayant délaissé ces champs, la politique et les relations internationales sont appréhendées à travers le point de vue russe. De par la diversité ethnique du pays, le russe reste la principale langue de communication, contribuant largement à cette situation.

Cette dépendance a pris une nouvelle dimension après l’intervention militaire de la Russie en Géorgie en 2008, mais surtout avec le pic de la crise ukrainienne en 2014 : le rattachement de la Crimée à la Russie. Entraînant dans les deux cas la remise en question de l’intégrité territoriale d’anciennes républiques soviétiques, ces conflits ont montré aux autres États de la zone que la Russie était prête à tout pour préserver sa zone d’influence historique. La stratégie russe mise en place en Ukraine, basée sur la maîtrise de l’environnement médiatique et une instrumentalisation de la minorité russe locale, ont fait comprendre aux autorités kazakhes qu’un tel scénario serait facile à réaliser dans le Nord du Kazakhstan si des litiges survenaient avec la Russie. Dans un pays ou l’espace public est strictement encadré et ou la presse indépendante n’existe plus, il est très difficile de percevoir l’avis réel de la population depuis l’extérieur. Les sondages sur le sujet sont bien évidemment inexistants et le pouvoir évite prudemment la question. Dossym Satpaev explique que l’apparition des réseaux sociaux a permis l’émergence d’un espace de débat : « On observe sur les réseaux un schisme de la société entre les partisans du ‘Krym Nach’, d’une part5, et les adversaire de la politique étrangère russe, d’autre part. » Cette polarisation invisible réunit d’un côté la majorité des Russes et les Kazakhs les plus âgés, nourris à la propagande télévisuelle, et de l’autre une part grandissante de nationalistes kazakhs et de Russes libéraux.

 

Les incertitudes de l’après-Nazarbaïev

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L’alternance du pouvoir dans un État autoritaire est un phénomène d’autant plus délicat qu’il est souvent imprévisible. Les dictateurs pensent rarement à ce qui pourrait advenir après leur départ. Celui-ci initie une période de lutte pour le pouvoir plus ou moins intense qui peut aisément dégénérer en conflit civil. En Asie Centrale, les récentes expériences Turkmène et Ouzbèke se sont déroulées de façon étonnement calme et rapide. À Moscou comme à Astana, on espère que le Kazakhstan saura suivre l’exemple. Cependant, les spécialistes estiment que les risques sont nombreux. « Au Kazakhstan, plus d’acteurs entrent en jeu. Aujourd’hui, tout le monde est loyal envers le président. Il n’en sera pas de même pour son successeur », estime Dossym Satpaev.

En Russie, les deux scénarios évoqués dans les cercles du pouvoir6 ne sont pas des plus optimistes. Dans le cas d’une transition rapide, on prévoit une inflexion nationaliste par un nouveau dirigeant en quête de légitimité auprès de la majorité kazakhe. En revanche, si la question de la succession ne se règle pas rapidement et que le pays plonge dans l’instabilité, l’éventualité d’une percée islamiste est mise en avant. Dans un cas comme dans l’autre, la situation de la minorité russe deviendrait incertaine. S’il reste réservé face à de tels pronostics, Dossym Satpaev souligne : « Le Kazakhstan sert de zone tampon à la Russie et je suis certain qu’elle soutiendra le premier leader qui prouvera qu’il peut garantir la stabilité, même s’il est nationaliste. » En effet, le Kazakhstan constitue le pilier de la stratégie régionale russe, principal vecteur de son influence dans une Asie Centrale qui lui échappe.

Dans les médias nationaux, aucune allusion n’est faite à ce que les experts appellent pudiquement « la période de transition ». Cependant, l’âge avancé de Nazarbaïev et les rumeurs de cancer de la prostate agitent les foyers et sur les réseaux sociaux, seuls endroits d’expression possibles. Si tout le monde redoute une période d’instabilité, les Russes sont bien plus inquiets que les Kazakhs. Comme tous ceux qui sont déjà partis avant eux, les Russes restés au Kazakhstan redoutent la montée en puissance d’un nationalisme qui entraînerait leur mise au ban de la société. Cette peur s’est considérablement accrue ces dernières années avec le vieillissement du président, garantie vivante de la paix entre les peuples. Ainsi, la plupart des Russes rencontrés dans les villes du Nord prévoient un plan de secours dans le cas où leurs craintes deviendraient réalité. Beaucoup contractent des emprunts pour acheter un studio à Tioumen, Omsk ou Novossibirsk, les grandes villes bordant l’autre côté de la frontière. Cependant, peu sont favorables à un scénario ukrainien. Fiers de leurs excellentes relations avec les Kazakhs, ils n’imaginent pas un jour devoir en venir à l’affrontement avec ces derniers.

  1. Le recensement de 1989 fait état de plus d’une centaine de groupes ethniques, y compris d’origine non-soviétique comme les Allemands et les Coréens.
  2. Voté en 2010 par le parlement, ce statut garantit à Noursoultan Nazarbaïev une immunité judiciaire et un siège de sénateur à vie.
  3. En 1991, le Kazakhstan hérite du 4e arsenal nucléaire mondial, loin devant la France ou la Grande-Bretagne.
  4. Timur Shaimergenov, conseiller du président kazakh dans le documentaire « Kazakhstan : de la mégalomanie en temps de crise », Arte, juillet 2017.
  5. « Крым Наш » : littéralement « La Crimée est à nous ». Volontairement provocateur, ce slogan est devenu un des symboles du nationalisme russe après 2014.
  6. Entretien avec Andrey Kortunov, directeur du Conseil russe pour les affaires internationales (RIAC) à Moscou, le 29 janvier 2018.