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Théâtre : à la loge d’un processus de création collective

Lucas Joubert (rédacteur), Romain Chasserio (artiste)

 

Le suivi, tous les jours pendant près d’un mois, du travail d’un collectif de théâtre regroupant des acteurs issus d’écoles supérieures de théâtre « en résidence » fut l’occasion d’approcher un processus de création particulier : l’expérimentation d’un modèle d’organisation innovant, dans lequel les comédiens ne font pas appel à un metteur en scène.

Ces rencontres ont été conçues à la façon d’un travail de laboratoire, visant à engager ses participants dans une réflexion collective sur la question de la domination, en se fondant sur une pièce de théâtre politique et un film contemporain. Elles ont fait l’objet de nombreuses discussions en amont concernant les modalités de coordination des échanges.

Le but partagé par tous les participants est la recherche d’une convergence des perceptions, afin de produire une oeuvre collective. Cette troupe de théâtre naissante est composée de comédiens aux caractères et qualités hétérogènes. Leur dénominateur commun est le refus de voir un leader se placer en position hégémonique.

La pièce de Bertolt Brecht, à la base du projet, traite de la contestation du système économique et social. Plusieurs références cinématographiques et littéraires y ont déjà été associées. Les acteurs ne veulent pas se laisser enfermer par ces associations passées afin de ne pas cloisonner leur réflexion quant à la mise en scène de ce texte. Cette prise de distance n’est pas facilitée par les réflexions personnelles de chacun des onze acteurs. En effet, tous portent un regard différent sur l’oeuvre, ce qui complique naturellement le débat sur les tournants que doit prendre la création collective.

 

Décembre 2016, premier regroupement d’acteurs sur cinq jours

 

Le Théâtre national de Bretagne, école de Rennes au sein de laquelle évolue l’un des acteurs, a mis à disposition des onze participants une scène. Le programme n’est pas parfaitement défini. Il n’y a encore qu’un projet et des envies communes.

La phase d’exploration se fonde sur un premier travail d’entraînement physique et de recherche de cohésion. Au programme : chants, travail de souplesse et de dextérité. Ces « exercices » constituent une préparation pour le jeu, et peuvent même devenir des éléments de création à part entière. Ce qui au départ était un entraînement devient petit à petit un « rituel » dans un lieu d’échange et d’harmonisation.

Préparation ou création, ces exercices permettent d’enchaîner sur des séances d’improvisation jusqu’au soir. Des joutes oratoires prennent la forme de débats improvisés, chacun défendant un point de vue sur un sujet d’actualité pioché au hasard. Des exercices de choeurs obéissent aux exigences des figures de chorale.

Le processus de création collective dans le théâtre. Théâtre du soleil.
Illustrations de Romain Chasserio.

Ce travail exploratoire1 va au-delà du simple exercice, car il permet de faire ressortir les émotions personnelles des acteurs face aux figures de l’omnipotence d’un individu dominant. De vives réactions s’expriment et débordent du cadre théâtral. C’est en utilisant ces sensations ressenties lors des exercices d’improvisation, que le groupe décide  d’adopter un mode d’écriture alternant « écriture plateau » et dramaturgie. Le processus d’écriture plateau part de la constitution d’un personnage, pour ensuite l’observer dans une phase de jeu où un œil extérieur prend des notes. Cette technique permet d’impliquer complètement l’acteur dans son rôle puisqu’il forme et modèle son personnage à travers ses sensations.

Dans cette perspective de développement collectif, sans metteur en scène ni décideur en titre et central, le groupe doit élaborer un système décisionnel juste et équilibré, donnant à chacun une réelle place dans le processus de création. Pour tendre vers cet objectif, il est primordial de créer un espace suffisamment ouvert pour que chacun puisse apporter ses idées et contribuer directement au résultat commun.

 

Juin 2017 – Deuxième résidence, approfondissement du processus

 

Chaque comédien apporte une proposition de création. Le reste de la troupe la joue. Ces propositions sont de différentes formes : mises en scène, auto-observations du jeu d’acteur autour d’un jeu de société, ou même apports bibliographiques et discussions philosophiques. Entre préparation et réalisation, chaque séquence d’étude de proposition peut durer jusqu’à cinq heures. Chacun fait une proposition, chacun est donc placé au même niveau de décision : l’échange peut être engagé.

Le projet est de récupérer les plus-values créées par chaque suggestion individuelle et de les articuler. Au fil des présentations, des discussions et des débats, des conflits et des remises en question ne cessent d’apparaître : quelle est la place que chacun doit occuper dans le processus de travail ?

Pendant cette phase de mise à l’épreuve, certains décident de se mettre à l’écart, prenant le risque de ne participer que partiellement à l’évolution du « projet commun ». D’autres sont omniprésents. Ce projet ambitieux d’aboutir à un ensemble commun, de dégager un compromis à partir des propositions et réactions de onze individualités, commence alors à montrer ses limites. Trop complexe. Trop chronophage.

Une solution médiane se dégage alors, fruit de l’exercice de chœur effectué lors de la première résidence. Après plusieurs essais, éprouvants pour les acteurs, il s’agit de transformer la forme « brute » qui commence à apparaître pour fixer les contours d’un agencement final.

Le processus de création collective dans le théâtre. Théâtre du soleil.

Après une division de la troupe dans un souci de coordination, la proposition faite par un des groupes lors d’un moment d’écriture fragmentée est retenue. La difficulté n’a pas disparu mais est déplacée : chaque acteur doit à présent effectuer un travail nouveau pour intégrer le projet commun.

Il s’agit toujours de prendre en compte les propositions individuelles au sein du projet collectif, mais sous un autre prisme. Chaque protagoniste doit pouvoir récupérer, modeler et regrouper les propositions individuelles des autres, en y intégrant sa vision personnelle. Une proposition est plus facilement appropriable lorsqu’elle est la résultante d’une élaboration collective.

La proposition de départ évolue dans cette phase d’acquisition collective. L’imagination et la touche de chacun continuent à avoir un impact sur la recherche d’un consensus. A priori, personne ne doit se plier à une forme qui les dépasse, même s’ils ont contribué à la créer. Le processus de travail observé durant cette résidence, bien que stimulant, fut long et complexe. Si les discussions, débats et échanges, accompagnant le travail sont fatigants pour la plupart, ils exacerbent aussi le désir de connaissances et d’échanges sous toutes leurs formes.

Ces tentatives d’affranchissement de la verticalité dans la création, renvoient à un débat plus large qui questionne et remet en cause la place et la figure de l’artiste créateur seul avec son talent. On distingue deux attitudes face à cette question : celui qui cherche à défendre les normes dominantes en vigueur, et celui qui remet en question les codes institutionnels au sein même de leur production.

 

Paradoxes

 

Les questionnements autour de la création, de sa genèse et de son organisation, sont nombreux et divergents. La conception d’une œuvre, qu’elle soit théâtrale, cinématographique ou musicale, met en avant, le plus souvent, un talent, un « génie individuel », doté d’une portée symbolique qui nécessite l’existence d’un cadre partagé. La difficulté pour tout fédérateur est d’assembler les capacités et les atouts de chacun de sorte que la création aille au-delà de la simple somme des individualités.  

« C’est seulement après qu’a eu lieu le miracle de la création et que le groupe peut l’exploiter. Le groupe n’invente jamais rien. Le bien le plus précieux de l’homme est le cerveau isolé de l’homme. » John Steinbeck, À l’est d’Eden.

Le processus de création collective dans le théâtre. Théâtre du soleil.

Cette perception très individualiste de la création, se fonde sur la problématique d’une liberté créatrice permettant aux artistes de s’exprimer hors de toute contrainte. La technique inductive n’est pas collective : ce que propose Steinbeck symbolise le besoin et la norme de création. Cette idée de norme, incarnée par les propos de Steinbeck, renvoie à un ensemble de règles plus ou moins implicites, stipulant que la production artistique doit être pensée par une individualité (le créateur). On retrouve les traces de ces règles au sein même de la formation artistique. On pourrait penser que la sélection en école d’art (cinéma, théâtre…) propose des épreuves hétérogènes alors qu’elle se rapproche des concours d’autres secteurs (grandes écoles, écoles de commerces…) basés sur l’évaluation et la valorisation des qualités individuelles des candidats.

Pour sortir de ce cadre conventionnaliste, l’engagement d’une méthode réorganisant le processus de création nécessite beaucoup d’engagement et de temps. Les travaux de la dramaturge et metteuse en scène Ariane Mnouchkine, proposent une forme différente qu’elle a expérimentée et appliquée dans le cadre du Théâtre du Soleil. Elle cherche à créer une sphère où la place de l’acteur pourrait être discutée ; aucune individualité n’est mise en avant, chacun a une place mais le groupe est primordial dans la communauté ainsi créée. Dans ce lieu où la représentation fait partie d’une prestation beaucoup plus dense (comprenant un espace de restauration, de lecture, de jeu..), l’acteur peut jouer tous les rôles : du cuisinier à l’agent d’entretien, avec des salaires indifférenciés. Le collectif cherche à la fois à rendre légitime la place de chacun et à ne pas établir de hiérarchie, tout en reconnaissant l’apport des individus « plus inspirés » qui vont guider et orienter la création d’une manière constructive.

Cette place, bien qu’éphémère, fait alors progresser le groupe. Ce que défend Mnouchkine, correspond à la possibilité, avec un partage moins strict des fonctions, de laisser la place à la création en collectif. L’influence d’un individu sur un groupe peut s’opérer de diverses façons. On peut en trouver les traces dans les décisions dramaturgiques, dans la capacité de rassembler des idées, ou même dans l’énergie dégagée par un travail de plateau.

Pour Philippe Caubère, ex-membre de la compagnie du Théâtre du Soleil : « La “création collective” n’est pas un procédé miracle qui annule toutes les difficultés ; au contraire, elle les rassemble en permanence, chaque fois qu’un acteur entre ; et chaque fois, tout doit être révisé et réinventé. » Ces « difficultés » résident dans la complexité de l’articulation des apports personnels, visant à regrouper et à créer en collectif. La forme recherchée doit permettre, au-delà des capacités créatrices de chacun, une mise en disponibilité de l’individu à l’égard du groupe, qui va fonctionner comme une base, un espace de création, de développement du « génie du groupe » où les talents propres de tous vont pouvoir exprimer autre chose que ce qu’ils auraient pu produire comme simples individualités.

Le paradoxe de cette manière d’envisager le théâtre, qui correspond à l’école de pensée créée par Mnouchkine, est au centre de cette manière d’appréhender la création. La possibilité de rassembler des individualités dans un tel groupe, comme de s’en séparer, n’est pas anodine. Parmi les conditions de possibilités, il faut une figure centrale susceptible de rassembler, avec un bagage culturel, politique, voire financier, suffisamment important pour engager l’élaboration de l’espace commun de réflexion, d’organisation et de création.

  1. Il ne s’agit pas ici d’entrer dans les détails techniques ou stylistiques de cette création encore en gestation.

 

Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, 1999.

Béatrice Picon-Vallin, La création collective au Théâtre du Soleil, 2015.