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Le Salvator Mundi et la valorisation des oeuvres d’art

Photo d'Alexis Allemand à l'Espace Drouot - Les ventes aux enchères à Paris.

Par Alexis Allemand (artiste) et Baptiste Cohet (rédacteur)

450 millions de dollars. Avec son Salvator Mundi, Léonard de Vinci a encore atteint un sommet dans l’histoire de l’art en novembre 2017 en s’adjugeant le titre honorifique de peintre de l’œuvre d’art la plus chère de tous les temps. Ce titre repose toutefois sur une grande hypothèse concernant la paternité même de cette œuvre. Ce tableau du Christ rédempteur est en effet « attribué » par des experts au père de la Joconde. Débourser une telle somme sur des suppositions vient parachever aux yeux du monde l’inflation qui touche le marché de l’art.

À titre d’exemple, sur les 10 peintures répertoriées comme les plus chères de l’histoire, on ne dénombre pas moins de 7 ventes effectuées depuis 2011, toutes comprises entre 155 et 450 millions de dollars.

Avant-gardiste, devin même, Vincent Van Gogh déclarait à son frère : « Un jour viendra où l’on verra que cela vaut plus que le prix de la couleur. » Un soir de mai 1990, lorsqu’un commissaire priseur annonça la vente du Portrait du Dr Gachet pour plus de 80 millions de dollars, c’est l’oreille coupée mais le sourire en coin que, du haut de son nuage, le peintre néerlandais devait contempler la scène, lui qui n’a vendu qu’un seul tableau de son vivant, et pour quelques centaines de francs.

L’année 2017 fut celle de nombreux records et une réussite économique à tous les niveaux. Les maisons de ventes telles que Christie’s ou Sotheby’s ont vu les zéros s’aligner tandis  que le nombre d’invendus a baissé de moitié. Le marché de l’art est devenu une activité florissante et, alors que les prix des oeuvres les plus chères battent sans cesse des records ces dernières années, se pose naturellement la question de la valorisation marchande dans l’art.

Photo d'Alexis Allemand à l'Espace Drouot - Les ventes aux enchères à Paris.
Photo d'Alexis Allemand à l'Espace Drouot - Les ventes aux enchères à Paris.
Photo d'Alexis Allemand à l'Espace Drouot - Les ventes aux enchères à Paris.
Photo d'Alexis Allemand à l'Espace Drouot - Les ventes aux enchères à Paris.

L’histoire de ce marché a d’ailleurs singulièrement évolué. Autrefois chasse gardée de l’élite, le domaine de l’art ne prenait pas la forme d’un marché, mais plutôt d’un mécénat pur et dur. Les hommes et femmes de pouvoir commandaient aux artistes des oeuvres par goût du sublime, de l’art ou parce qu’ils étaient soucieux de la prospérité intellectuelle de leur époque. Des rois tels que François 1er, véritable mécène d’artistes de la Renaissance italienne et notamment de Léonard de Vinci, ou encore Catherine de Médicis qui aurait commandé quelques centaines de portraits à divers artistes du XVIème siècle, furent à l’origine de périodes fastes pour l’art. Le marché de l’art se limite à des échanges d’œuvres ou à des achats très limités.

Depuis le XVIe siècle, les mentalités ont évolué mais le fonctionnement reste le même. Les rois délaissent le mécénat aux grandes fortunes, qui organisent leurs dépenses dans une optique davantage spéculative. C’est au XXe siècle que le marché de l’art, au sens mercantile du terme, prend véritablement son envol sous l’impulsion de Rothschild, Guggenheim ou encore Marie-Laure de Noailles.

Le XXIe siècle achève la transformation : le marché de l’art contemporain a connu une progression de 1400% en terme de recettes depuis l’an 2000, porté notamment par l’intérêt croissant de pays émergents comme la Chine pour ce commerce.

Cette évolution palpable et les chiffres qui l’accompagnent peuvent soulever la question de la valorisation d’une œuvre d’art. Quels sont les déterminants de la valeur d’une oeuvre ?

Les oeuvres d’art sont soumises à la loi de l’offre et de la demande. Par exemple, pour les grandes œuvres d’art, les prix pratiqués sont généralement fixés lors d’une enchère, et leur valeur marchande n’est donc relative qu’à la taille des portefeuilles présents dans la salle à l’instant t. Le prix d’une oeuvre est donc égal à la somme qu’est prêt à débourser le plus grand enchérisseur et ce prix dépend de la valeur qu’il y perçoit. Celle-ci n’est pas seulement relative aux qualités intrinsèques de l’oeuvre. Elle ne dépend pas uniquement de la perception subjective de sa beauté, de la puissance de son message, ou de tout autre élément intrinsèque qui peut permettre son appréciation. Mais elle dépend également de facteurs qui lui sont extérieurs.

Photo d'Alexis Allemand à l'Espace Drouot - Les ventes aux enchères à Paris.

La rareté est l’un de ces facteurs extérieurs. En effet, dans le cadre du marché de l’art stricto sensu, une œuvre est unique ou limitée à quelques exemplaires. Cette rareté pourrait finalement être porteuse de valeur. C’était sans compter sur l’art contemporain. L’exception confirme peut-être la règle avec Andy Warhol. Véritable icône de la pop culture et reconnu comme une figure incontournable de l’histoire de l’art, il s’est rendu célèbre grâce à ses sérigraphies, avec pour étendard son célébrissime Marilyn Diptych. Toutefois, l’étoile du pop-art avait très bien compris que l’art devenait un marché à part entière et l’atelier d’artistes qu’il a fondé, The Factory, ne porta jamais mieux son nom que lorsqu’il prit la décision de transformer son processus de création. Ses nombreux assistants produisirent par centaines des sérigraphies estampillées « Warhol » qui valaient toujours plus chères malgré la profusion. Aussi la rareté n’est-elle pas un caractère absolument discriminant.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que les chiffres du marché de l’art ne tiennent pas compte uniquement des plus grandes oeuvres ; il sont également gonflés par la vente en masse de créations situées en bas de l’échelle de la rareté. Ce sont par exemple de petites sculptures produites à la chaîne valant quelques centaines d’euros dans de grands magasins. Dès les années 1960, dans Le Marché de la Peinture en France, la sociologue Raymonde Moulin écrivait sur ce « marché des chromos », ces œuvres dont la valeur est généralement liée à leur coût de production.

Photo d'Alexis Allemand à l'Espace Drouot - Les ventes aux enchères à Paris.

L’exemple d’Andy Warhol tend à montrer l’importance de l’unicité d’une oeuvre, plutôt que sa rareté. Et cette notion d’unicité s’apparente grandement à l’authenticité. Une oeuvre serait unique non pas pour son message ou sa place dans l’histoire de l’art mais parce qu’un peintre renommé, ou « coté », l’a réalisée. La Liberté guidant le peuple serait donc inestimable car authentique (peinte des propres mains de Delacroix).

Cette renommée, ou cette cote, dépend de divers facteurs. Un historien de l’art anglais, le dénommé Alan Bowness, est à l’origine d’une analyse concernant « les 4 cercles de la reconnaissance », tels qu’il les nomme. Ces cercles permettent d’établir les conditions de succès dans le monde de l’art plastique en fonction du jugement de plusieurs groupes.

Le premier cercle implique les pairs, les autres artistes qui sont essentiels à l’émergence d’un nouveau venu. Le second est composé des critiques, experts ou conservateurs de musée, jugés capables de reconnaître le talent d’un artiste. Les collectionneurs et marchands constituent le troisième (faire son entrée dans la collection de Charles Saatchi est par exemple un gage de reconnaissance important), tandis que le quatrième représente le grand public, intéressé de près ou de loin par l’art. Ces différents cercles font varier la reconnaissance d’un artiste en fonction de la géographie (être proche ou connaître des personnes influentes dans le milieu artistique), du temps (reconnaissance plus ou moins rapide selon le jugement des cercles) et d’un sens de la hiérarchie (selon Bowness, l’importance du jugement au sein des cercles est décroissante).

Cette théorie nous explique que le processus de reconnaissance d’un artiste nous permet de fixer un ordre d’idée quant à la valeur marchande de son œuvre. Cependant, elle relève davantage d’une constatation de ce fonctionnement, ne justifiant pas l’envolée marchande des œuvres.

Photo d'Alexis Allemand à l'Espace Drouot - Les ventes aux enchères à Paris.
Photo d'Alexis Allemand à l'Espace Drouot - Les ventes aux enchères à Paris.
Photo d'Alexis Allemand à l'Espace Drouot - Les ventes aux enchères à Paris.

Au-delà du questionnement autour d’une valeur marchande à attribuer à telle ou telle œuvre, n’est-ce pas un problème presque éthique qui se pose avec le marché de l’art ?

L’art permet une forme d’élévation intellectuelle de la société. Au début des années 60, la philosophe Hannah Arendt (Crise de la Culture) signifiait déjà qu’il serait néfaste pour celle-ci qu’un objet de culture se transforme en un simple outil de divertissement. La société de consommation est présentée comme étant antinomique avec l’art, qui représente aux yeux de la disciple de Heidegger un enjeu politique majeur. L’envolée des prix et des spéculations autour du marché de l’art peut toutefois laisser penser que la société de consommation a planté son drapeau au sommet de la montagne artistique. Le succès d’artistes « à la mode », Jeff Koons en étant la parfaite illustration, ou de designers branchés, confirme cette tendance.

Les œuvres d’art suivent en définitive le chemin naturel qu’impose la société de consommation, tout en conservant une place privilégiée. Risquons-nous à un parallèle avec le football. Il est assez cocasse de voir que le transfert d’un joueur (Neymar pour ne pas le nommer) pour 222 millions d’euros a été l’occasion d’une véritable éruption volcanique sur les réseaux sociaux et dans les médias, dont le magma en fusion dénonçait les dérives du « foot business ». Trois mois plus tard, Salvator Mundi fut donc acheté 450 millions d’euros par un prince héritier de l’Arabie Saoudite sans soulever les foules. Il n’est pas ici question de comparer le monde du football à celui de l’art, cela n’aurait aucun sens. Mais cet épisode est riche d’enseignement. Le monde entier réclame une régularisation et une plus grande surveillance des dépenses dans le monde du football mais celui de l’art ne semble pas avoir de plafond aux yeux de la population. L’image véhiculée par le marché de l’art reste sans doute protégée par son aura, celui d’un monde à la fois inaccessible et élitiste. La démocratisation de l’art n’y changerait donc pas grand chose : il serait une forme de luxe.