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Le Havre reconstruit : du passé faisons table rase ?

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Manor Askenazi (artiste), Hugo Do Peso (rédacteur)

Peu de villes en France ont une aussi mauvaise réputation en termes de tourisme, d’esthétique et de qualité de vie que Le Havre, sous-préfecture de la Seine Maritime forte de 170 000 habitants, la commune la plus peuplée de Normandie. Durant de nombreuses années, son image de cité de béton industrielle et communiste lui ont valu le surnom peu flatteur de Stalingrad-sur-Mer. Il est vrai que face aux célèbres stations balnéaires et villages de la région, comme Deauville ou Étretat, la politique touristique havraise a de sérieux concurrents. De plus, le centre-ville du Havre a grandement souffert du passé : après les bombardements stratégiques des Alliées sur les postes nazis encore résistants sur la Manche, 80 % du centre-ville a été purement et simplement rayé de la carte. Il ne resta que des gravats, impossibles à déblayer tant ils étaient importants : on les a alors tassés au sol pour reconstruire dessus. La ville a dû alors être reconstruite au plus vite pour reloger les habitants, hébergés durant les travaux dans des baraquements en bois rudimentaires dans la forêt municipale. Tout en béton, la ville reconstruite se recentre sur son activité portuaire marchande et les usines reprennent vie tant bien que mal. Les dégâts sont pourtant bien là et durables : en 2018, la population est quasiment revenue à son niveau d’avant-guerre après un bref boom démographique dans les années 1960 et 1970, le taux de chômage est deux fois plus élevé qu’en moyenne en France et la ville est encore boudée par les entrepreneurs et les touristes. En 2017, Le Figaro place Le Havre en 104e position des villes les plus attractives de France (sur 113). Enfin, sur les forums et les sites Internet, la laideur architecturale du Havre devient un véritable sujet de blague – voire de honte pour ses habitants. Pourquoi autant de désamour ? Qu’est-ce qui a motivé les architectes en charge de la reconstruction du Havre ? Et surtout en quoi, contrairement à l’imaginaire populaire, cette ville a-t-elle très judicieusement pensée pour aborder la modernité ? Il ne s’agit pas seulement de réhabiliter un centre-ville bétonné et mal aimé au pays de l’haussmannien et des cités millénaires, mais bien d’aborder les liens, si cruciaux avec l’urbanisation galopante, entre la conception d’une ville, son aménagement et ses fonctionnalités, et la qualité de vie qu’elle propose.

 

La cité idéale d’Auguste Perret

 

Entre septembre et juin 1944, Le Havre subit de très lourds bombardements. Les 5 et 6 septembre 1944 notamment, plus de 10 000 tonnes d’explosifs sont largués sur le centre-ville afin de mettre à terre les postes stratégiques de l’armée nazie et de faire céder l’occupant alors que Paris a été libéré quelques semaines plus tôt. Ce sont près de 80 000 sinistrés qui se retrouvent au milieu des décombres, sur 150 hectares entièrement détruits. Dans l’hyper-centre, les gravats forment une couche d’environ un mètre de haut. Le Ministère de la Reconstruction décide au printemps 1945 de piloter un ambitieux plan de résurrection de la ville portuaire, selon trois critères : la rapidité de la reconstruction, la praticité et la modernité de la ville nouvelle et l’application des principes du classicisme structurel (une réinterprétation des codes de l’architecture classique, inspirée de l’Antiquité et du rationalisme de l’Ancien Régime). Le choix du chef de projet apparaît comme une évidence : ce sera Auguste Perret, maître reconnu et seul chef d’école disposant d’un atelier d’architecture compétent et organisé.

Il ne s’agit pas de faire renaître de ses cendres la ville ancienne qui s’est effondrée sous les bombes, mais bien de créer un nouveau Havre, symbole de la renaissance de la France, ancré dans son temps et pensé avec intelligence pour y vivre au mieux. Perret est un expert du béton armé, un matériau encore peu répandu et mal utilisé. C’est aussi un idéaliste, un utopiste, qui avait dans ses premières années des rêves de cités gratte-ciel maillées de larges avenues à perspective monumentale. Il abandonne rapidement les tours d’habitation trop hautes, vecteurs d’isolement selon lui, pour privilégier la qualité de vie dans des immeubles bas et la luminosité des rues. De plus, pour permettre aux Havrais déboussolés de retrouver leurs repères, il tente de bâtir un plan au plus près de ce qu’étaient les anciennes rues et lieux de vie de la ville d’avant-guerre. Il en sort ainsi un plan hippodamien (en quadrillage, comme dans l’Antiquité mais aussi comme les villes américaines construites ex nihilo) répartissant des immeubles majoritairement de 4 étages et respectant la localisation des commerces d’antan (comme les marchés) et des monuments détruits (comme l’hôtel de ville) et subsistants (comme la cathédrale). De larges avenues sont percées, dont l’artère principale qu’est la rue de Paris, reprenant le nom et la fonction de l’ancienne rue principale, bordée d’arcades et de commerces et suivant un axe nord-sud parfait de l’Hôtel de Ville jusqu’au port. L’avenue Foch, parmi les plus larges d’Europe, part aussi de l’Hôtel de Ville vers la mer et offre une symétrie parfaite, un jardin public et des contre-allées boisées, bordée d’immeubles de standing. Les quatre critères cruciaux de Perret sont proches de ceux énoncés par son contemporain Le Corbusier : du calme, de l’air, du soleil et de l’espace.

Les ensembles mêlent logements sociaux et appartements en copropriété, petits studios ou 4 pièces spacieux, garantissant aussi une forme de mixité sociale et de diversité des familles. Des cours pour les enfants sont aménagées au coeur des blocs d’immeubles, de même que des squares et de grandes places. Les appartements familiaux sont les mieux pensées : double exposition traversante, pièces modulables par cloisons, balcons, grande pièce à vivre, cuisine fonctionnelle, dressing, salle de bain et toilettes ce qui n’est pas encore la norme à l’époque. Les chambres sont sur cour, donc au calme, tandis que le salon donne sur la rue plus vivante et éclairée. Enfin, une multitude de services ultra-modernes sont fournis : chauffage collectif à air pulsé, placards encastrés permettant de gagner de la place et de ne pas acheter de meubles, vide-ordure, garages et caves, etc.

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Ce tableau de ville idéale ne réjouit pas pour autant les propriétaires havrais bien au contraire. De nombreux habitants, après le traumatisme d’avoir tout perdu, espéraient une reconstruction à l’identique et étaient réticents à l’idée de voir leur cité bétonnée. Perret s’engage à leur donner de nouveaux repères, à sublimer le béton et à laisser libre les architectes assistants quant à l’aspect des façades, afin de briser la monotonie. Rien n’y fait : les habitants ont l’impression de voir s’édifier des casernes militaires, leur faisant à la fois ressasser le douloureux souvenir de la guerre et regretter le cachet historique des vieux immeubles et des maisons individuelles.  Jacques Tournant, seul associé de Perret résidant sur place, est en charge de la médiation du projet et doit faire face aux controverses. Les habitants trouvent que les travaux prennent beaucoup de temps malgré la promesse d’une reconstruction éclair. Ils craignent que l’architecte en chef ait privilégié la réalisation de son délire futuriste au respect des considérations des Havrais qu’il dit pourtant vouloir aider. En somme, la population locale est nostalgique, abhorre le style brutaliste et presque totalitaire de Perret et n’a que faire des promesses de confort moderne. Les contraintes techniques, de rapidité et de praticité de la reconstruction n’ont pas su raisonner les habitants.

 

L’architecture face au temps et aux modes

 

Le cas du Havre a le mérite de poser une question fondamentale : faut-il préférer des immeubles bien pensés ou beaux ? Et donc, les deux seraient-ils si incompatibles ? En effet, l’opinion publique a tendance à croire que l’aspect esthétique des bâtiments d’habitation se cantonne à une dimension ornementale, autrement dit que seule la décoration de la façade change et que la manière de penser et de construire un immeuble n’en dépend pas. Ce n’est pourtant pas toujours le cas.

Franklin Azzi, l’un des architectes du nouveau quartier Clichy-Batignolles à Paris, a donné une interview pour L’Obs en 2015 au sujet des immeubles modernes et écologiques, avec pour question majeure « Un bâtiment doit-il être moche pour être écolo ? » Dans le bâtiment conçu par l’architecte, il y a des logements sociaux et une crèche, mais aussi de véritables innovations visant à produire mais aussi et surtout à économiser l’énergie. Ces exigences lourdes modifient considérablement la profession et poussent à penser en ingénieur plutôt qu’en artiste. À titre d’exemple, une technique populaire et efficace en architecture écoresponsable est l’utilisation d’une enveloppe thermique qui recouvre les murs afin de minimiser les variations de température. Les façades en verre sont donc écartées car trop peu isolantes, au profit de ces coques semi-opaques qui enrobent les bâtiments. Les nombreuses contraintes en termes de normes et les exigences croissantes de la clientèle (balcon, bonne exposition, calme et intimité) poussent les constructeurs à se concentrer techniquement et financièrement sur la satisfaction de celles-ci plutôt que sur la recherche d’une esthétique nouvelle. La seule opportunité de distinguer son bâtiment des autres reste, en somme, la couleur et le motif des plaques métalliques qui habillent les murs. En somme, la rationalisation à l’extrême de l’habitat et l’accroissement des contraintes techniques et budgétaires semblent mener à la disparition du « style architectural » là où au Havre, la contrainte a permis l’expression d’un véritable style assumé.

Les référents esthétiques ne disparaissent pas pour autant. On voit dans les constructions plus monumentales gratte-ciel, musées, salles de spectacle qu’une certaine patte contemporaine se dessine : courbes et polygones irréguliers, jeux de reflets irisés, prédominance des verres et des métaux, du gris clair ponctué de couleurs franches, voire fluos, végétalisation et multiplication des terrasses. Les nouveaux bâtiments jurent avec le paysage, assument leur artificialité et ne prennent plus en compte la région et le quartier dans lesquels ils s’insèrent. Ce portrait-robot, certes caricatural, tient à la fois des principes modernes (architecture fonctionnelle, optimisée, technologique), du rejet du passé (rejet du classicisme mais aussi du tout-béton et des styles totalitaires du XXe siècle) et d’un nouveau sens donné à l’ornementation (possibilité de motifs imprimés, de formes irrégulières, plus originales et plus ludiques).

Il faut bien avouer que ce « style » propre aux nouveaux écoquartiers ne fait pas encore l’unanimité tout comme le style Perret à l’époque. Aujourd’hui, certains continuent à abhorrer à niveau égal le brutalisme des années 50-60 et ces nouveaux immeubles colorés et métalliques, au profit des classiques haussmanniens et styles régionaux. Cela n’empêche pas une nouvelle minorité de clamer haut et fort son attachement à cette architecture bétonnée et raisonnée, sans doute par esprit vintage, mais aussi par attachement à sa cohérence et sa géométrie.

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Perret, lui, prétendait à développer un style hors du temps : mi-classique, mi-moderne ; il assumait sa rupture franche avec nos traditions françaises de moulures et de pierre de taille, mais respectait la structure historique des étages (rez-de-chaussé, entre-sols, balcon au 2e et 5e étage) ; il a glorifié le béton pour sa praticité et sa solidité mais l’a aussi sublimé en développant de multiples techniques de couleur et de motif (selon les sables et le grain des cailloux) pour coller à l’idée selon laquelle « le béton, c’est de la pierre que nous fabriquons, bien plus belle et plus noble que la pierre naturelle ». Au Havre, il assume ne pas chercher les fioritures et ornementations, par souci de coût et de rapidité mais aussi par choix idéologique de ne plus chercher à masquer les fondations avec d’esthétiques cache-misères. Il construit de grandes avenues rectilignes, permettant de dégager des perspectives parfaites et de l’air pour chacun, mais en respectant le tracé des anciennes rues et en parsemant sa trame de places et de squares. En somme, Perret reste attaché aux codes classiques mais tente d’y adjoindre une conception rationnelle pour une meilleure qualité de vie. Par la sobriété des façades, Perret rejette les modes et les classes (aucune distinction sociale des bâtiments par leur ornementation). Pas de véritable tabula rasa, mais une vraie tentative de concilier des valeurs fortes et le souci du confort avec l’attachement des citoyens à la ville traditionnelle.

 

Les enjeux de la construction de demain

 

Il est toujours difficile de deviner ce qui va plaire, aujourd’hui et demain, aux habitants d’une ville quand on décide d’une construction, et il est presque impossible de faire consensus. L’urbanisme appartient aux élus et aux entreprises, et rarement l’avis des populations n’est sollicité il faut toujours garder en tête la destruction de quartiers entiers de Paris sous Haussmann au profit de quelques architectes identiques en tous points, très proche en soi de la démarche de Perret, exception faite que la destruction est décidée et non subie. Aussi, à défaut d’associer les citoyens, il faut savoir jauger de leurs attentes. Les écoquartiers doivent justement répondre à cette tâche, en combinant des critères de performance, des objectifs sociaux en termes de prix et de mixité, mais aussi une forme de renouvellement ce que cela signifie de vivre en ville. Accès à l’extérieur, intimité et isolation, modulabilité, vie de quartier : les attentes s’accumulent souvent et parfois se contredisent. Cela donne dans certains cas des écoquartiers complètement mal pensés, qui tentent de se racheter en arborant leur étiquette « éco » sans parvenir à convaincre.

Une enquête de Century 21 datant de 2016 s’était justement penchée sur les critères du logement idéal des Français : en tête, le calme, le prix, le quartier et la fonctionnalité du logement. En somme, intégrer à l’espace naturel un cocon paisible, donc intégrer le confort technologique du logement dans un écrin de nature lui-même inséré au coeur de la ville moderne. C’est bien là la mission que se sont donnée ces nouveaux quartiers qui fleurissent en périphérie des grandes villes françaises, et qui tranchent toujours avec les rues étroites et les hauts immeubles en pierre des centre-villes qui, si l’on considère bien la situation, ne sont pas forcément idéaux en termes d’intimité, de calme et d’espace. Devra-t-on imaginer les mêmes immeubles écoresponsables recouverts de fausses façades traditionnelles pour que la population de classe moyenne s’y plaise vraiment ? Ou alors laissera-t-on les logements historiques aux plus aisés quand la pression démographique et la flambée des prix en ville aura parachevé la gentrification et le nouvel exode périurbain ? Peut-être, aussi, la population se sera-t-elle habituée à cette nouvelle esthétique de métal et de couleurs, voire la glorifiera-t-elle dans quelques années comme une nouvelle forme de chic ?

Rappelons que dans les années 60, le programme Italie 13 avait été mis en oeuvre dans le 13e arrondissement de Paris afin de densifier l’habitat dans cette zone alors peu développée par la construction d’immenses tours d’habitation sur dalles (esplanades de béton piétonnes surplombant les axes routiers) afin d’y attirer les cadres dynamiques et aisés de la Défense. Ce plan d’urbanisation fut un échec car les pouvoirs avaient mal estimé les attentes déçues de cette population : manque de charme dû à l’uniformité des tours, absence de métro pratique, image persistante d’un quartier défavorisé doublée de charges locatives exorbitantes. Le quartier fut en partie sauvé par l’immigration asiatique qui se mit alors à occuper les logements si inadaptés pour les Parisiens, alors que la mode du pavillon en banlieue battait son plein. Au Havre, les classes moyennes ont préféré s’étendre dans la campagne environnante au gré des annexions communales, sur les hauteurs paisibles de la ville, plutôt que de poursuivre le modèle urbanistique de Perret. Parfois, la modernité et la promesse d’un confort nouveau ne suffisent donc pas à séduire les administrés, reste donc à voir si les nouveaux immeubles abordables et verts parviendront à bousculer ces habitudes de logement bien tenaces.

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