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Le capitaine Lévitine

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Par Corentin Jaouen (rédacteur) et Eric Vanderhaegen (artiste)
Edouard Limonov est un homme aux multiples facettes qui repousse autant qu’il fascine. Parmi ses différents visages, il y a celui de l’écrivain. Et parmi ses écrits parfois déroutants, il y a le personnage du capitaine Lévitine. Un personnage qui interpelle car « il donne un visage et un nom à une figure qui nous est à tous familière » : la figure de cette personne de notre entourage que l’on érige en modèle – tout aussi rassurant qu’opprimant…

Il y a quelques années Emmanuel Carrère dressait le portrait du sulfureux Edouard Limonov dans un livre éponyme salué par la critique. L’auteur de D’autres vies que la mienne et de La Moustache raconte en mille pages autant de vies du russe Edouard Savenko, surnommé Limonov. À travers l’histoire de l’inclassable Limonov, Carrère peint une fresque historique majeure de la fin du siècle dernier.

Le parcours de ce personnage très controversé résume à lui seul les excès d’un pays-continent bercé par les paradoxes : Edouard grandit entre bovarysme et banditisme dans la banlieue de Kharkov, avant de rejoindre la capitale soviétique où ses poèmes attirent l’attention du milieu intellectuel moscovite. Il fuit ensuite l’URSS pour gagner New-York en 1974, où l’attendent les honneurs accordés aux dissidents soviétiques.  Mais le rêve américain tourne court, Limonov se retrouve marginalisé et fréquente les squats punks de la Big Apple en menant une vie de débauche sexuelle. Une précarité matérielle qui contraste avec une véritable inspiration littéraire : c’est à cette période qu’il écrit Le poète russe préfère les grands nègres et Journal d’un raté.

Il rejoint ensuite Paris où ses fréquentations sulfureuses, ses chroniques dans L’Idiot International, et son allure lunaire lui forgent une tenace réputation de dandy rouge-brun. Limonov s’engage alors brusquement du côté serbe en pleine guerre de Bosnie et participe, mitraillette en main, au siège de la ville de Sarajevo aux côtés des « bouchers des Balkans » récemment jugés par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Et surprise, c’est ensuite en tant que meneur improbable des aspirations démocratiques de la société civile russe qu’on retrouve Limonov dans le livre que Carrère écrit en 2011.

Si ses idées radicales et dangereuses apparaissent comme douteuses et détestables, en témoignent ses amitiés serbes ou françaises, Edouard Limonov est aussi un écrivain intuitif : on entrevoit une singularité artistique insoupçonnée dans la prose autobiographique que ce fils déraciné de la seconde moitié du XXème siècle déploie dans des œuvres comme Le Journal d’un raté ou Le livre des eaux, tous deux désormais traduits en français.

Ô Lévitine, mon Lévitine

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Ainsi, au milieu des livres irréguliers, décousus et parfois provocateurs de Limonov, on remarque certaines théories intéressantes qui méritent plus que l’œil distrait et défiant qu’on pourrait leur prêter au premier abord.

Parmi elles, la figure du capitaine Lévitine qui, tout en permettant de mieux comprendre les balafres héréditaires de la famille Savenko, trouve un écho particulier dans le livre d’Emmanuel Carrère qui généralise le propos de Limonov pour en faire une analyse de société.

Si Limonov, n’invente rien de vraiment nouveau, son talent réside dans sa capacité à donner  un visage et un nom à une figure qui nous est à tous familière. Mais qui est donc ce Capitaine Lévitine ? Réponse sous la plume de Carrère : « C’est un collègue du père de Limonov à qui tout réussit. L’intriguant qui travaille moins bien mais réussit mieux que vous, dont l’insolence et la veine de cocu vous humilient, et pas seulement devant les chefs mais aussi devant votre famille, en sorte que votre petit garçon, tout en professant loyalement le mépris des siens à l’endroit de Lévitine, ne peut, même s’il s’en veut, s’empêcher de penser en secret que son père est un peu besogneux, un peu minable, et que le fils de Lévitine a de la chance, tout de même »

Le Capitaine Lévitine est donc mieux dans sa peau et réussit mieux avec les femmes et au niveau professionnel que le père Savenko : il lui souffle la priorité sur tous les sujets et attire la lumière et les promotions. Le jeune Edouard assiste au calvaire d’un père qui perd toute confiance en lui, totalement ravagé par la comparaison totalitaire avec cet alter-ego. On touche du doigt la détresse du père de Limonov : sa situation est objectivement bonne mais la compétition implicite avec Lévitine va ravager sa lucidité et entraîner le dégoût d’un fils pour ce père empreint d’un doute perpétuel.

Chacun dans sa vie a un capitaine Lévitine

La théorie esquissée par Limonov c’est que « chacun dans sa vie a un capitaine Lévitine ». Il avance que le processus commence dès le plus jeune âge : la rencontre avec le capitaine Lévitine c’est l’individu qui se heurte pour la première fois à l’injustice de la société. Ce qui rend Lévitine si énervant c’est justement sa banalité pour les yeux du secondé : c’est le caractère profondément humain du personnage qui en fait un être jalousé. Souvent, Lévitine se paie même le luxe d’être sympathique dans une arrogance invisible de tous sauf des yeux de ceux qui sont privés du regard des autres.

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Dans sa jeunesse, Edouard trouvera son premier Lévitine en la personne de Joseph Brodsky qui n’est alors qu’un poète de son âge qui réussit mieux que lui et qui deviendra une icône politique et littéraire, prix Nobel de littérature en 1987, alors que Limonov passera longtemps par les fourches caudines de l’anonymat malgré un talent qu’il juge supérieur à son contemporain. La figure de Lévitine constitue une bonne métaphore du fait que dans une société nombriliste, une partie du bonheur se joue paradoxalement dans notre comparaison avec les autres.

Sans rapport avec notre Russe, l’idée d’une corrélation entre bonheur et comparaison sociale a notamment été accréditée par les développements des chercheurs du courant de l’économie du bien être – à travers le fameux paradoxe d’Easterlin1.

Tuer le capitaine : un tonneau des Danaïdes

Pour ne pas finir détruit comme le père de Limonov, le réflexe va être de vouloir tuer son capitaine Lévitine en le battant sur son propre terrain : la performance.

L’individu se lance alors dans une course effrénée à la poursuite d’un fantôme à la foulée plus vive, en faisant de Lévitine, au mieux un lièvre bénin qui tire vers le haut, au pire un tonneau des Danaïdes.

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Car la vraie limite de cette lutte c’est que Lévitine se métamorphose : il a plusieurs visages et ne demande qu’à renaître sous d’autres formes. Comme Lévitine évolue, et nous aussi, il prend d’autres traits selon la valse des critères d’importance que l’on accorde aux choses dans le parcours de la vie. Son visage se modèle donc au rythme de nos propres projections.

La seule solution viable consiste alors à ne plus lui accorder le moindre regard, car ce sont les yeux du comparé qui créent la comparaison. Les yeux désormais rivés sur sa propre route, on s’affranchit de cet autre infernal que représente le capitaine Lévitine. Mais la séparation n’est pas si simple : quitter Lévitine c’est aussi quitter une figure qui rassure autant qu’elle opprime, en nous permettant de rester dans le doux sillon du conformisme. C’est cette obsession de tuer Lévitine qui entraînera d’ailleurs Edouard Limonov sur la voie jusqu’au-boutiste d’un anticonformisme radical, marquée par la volonté constante d’éviter les comparaisons.

Nul n’est prophète en son pays

Plus intéressant encore, on devine au fil des pages du roman de Carrère, fils de l’historienne Hélène Carrère d’Encausse et petit-fils d’un aristocrate géorgien ruiné par la Révolution d’Octobre, un embryon de complexe lévitinien de l’écrivain français bien rangé pour son sulfureux sujet russe qui représente en quelque sorte son exact opposé. Le récit de Carrère alterne entre dégoût et fascination pour la petite frappe Limonov, sans chercher à dégager une vérité morale sur le personnage.  Mais à sa façon de peindre les péripéties de son alter-ego russe, l’auteur nous laisse entrevoir un questionnement intérieur qui renoue en quelque sorte avec le fantasme d’une autre trajectoire : et si… ? Soulignant au passage que Lévitine est un fantasme qui peut incarner le tropisme de l’humain pour ce qu’il n’est pas.

S’affranchir du capitaine Lévitine représente donc le combat d’une vie : un des nombreux combats qui jalonnent la trajectoire individuelle de chacun. À l’automne de la sienne, on retrouve un Edouard Limonov qui s’est sédentarisé et assagi à Moscou où il mène une carrière active d’opposant démocratique à la Russie de Poutine. Une nouvelle aventure qui lui a d’ailleurs valu deux années en captivité et la défiance d’un gouvernement russe qui ne goûte que trop peu les manifestations organisées par le poil à gratter Limonov.

Limonov, un temps allié au célèbre joueur d’échecs Garry Kasparov, se rêve en l’homme d’État capable de détrôner Vladimir Poutine, Russe de sa génération, parvenu à devenir Président de la Fédération de Russie.

Comme un dernier goût de Lévitine.

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  1. Dans une étude publiée en 1974, Richard Easterlin a montré que la hausse du bien-être perçu, pour un individu dont le revenu s’accroît, est relative à l’évolution du revenu des autres.