Odio dignissimos blanditiis qui deleni atque corrupti.

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La guerre contre le crime organisé au Mexique

Photographies de fonctionnaires mexicains par notre artiste Thomas Cecchelani, sur le thème de la violence et du crime organisé au Mexique

Par Thomas Cecchelani (artiste) et Elias Cohen (rédacteur)

Le fondement de la violence au Mexique ne peut être envisagé en considérant seulement le développement des cartels1 ; il s’agit d’un phénomène multifactoriel lié notamment à l’implantation du capitalisme en Amérique du Sud et au Mexique2. Bien que le capitalisme ne soit pas intrinsèquement violent, il provoque des rapports sociaux de domination qui induisent une nouvelle orientation politique. Contrairement aux pays développés, dans lesquels l’essor du capitalisme s’est fait sur plusieurs siècles, celle-ci s’est établie en une dizaine d’années au Mexique. Cette diffusion, accompagnée de résistances de la part des autochtones, a été d’autant plus violente que rapide, particulièrement lorsque l’homme est devenu une marchandise3. Le gouvernement mexicain, affaibli par la crise des années 80 et entraîné par l’essor des politiques néolibérales des années 90, privilégie le développement du secteur privé au public. Cette orientation politique, florissante pour certaines activités, creuse profondément les inégalités sociales par le désengagement des fonctions de l’État dans les infrastructures publiques (hôpitaux, écoles, logements…). La pauvreté, le manque d’éducation et de logements décents s’accentuent alors chez les plus précaires. En l’absence de politique urbaine efficace, la société se « bidonvillise » et les inégalités deviennent de plus en plus criantes. L’État, en délaissant la fonction publique au profit du marché n’a pas permis la garantie de l’égalité des droits et a poussé une partie de la population vers le marché noir afin d’assurer sa stricte survie.

La paupérisation de la société a alors été un terreau fertile pour l’éclosion de la violence, du trafic de drogues, de l’émergence du crime organisé et des pouvoirs parallèles. L’absence ou plutôt l’inaction du gouvernement a ainsi permis l’essor des narcotrafiquants. Ces derniers se sont substitués à l’État en imposant leurs propres lois et en maintenant l’ordre sur la quasi-totalité du territoire national par le biais d’une violence grandissante.

Les États-Unis, voisin du Mexique et premier consommateur de cocaïne au monde, ont été un vecteur du crime organisé mexicain. En plus de la forte demande en stupéfiants, ils ont permis d’armer massivement les narcotrafiquants.

Photographies de fonctionnaires mexicains par notre artiste Thomas Cecchelani, sur le thème de la violence et du crime organisé au Mexique
Photographies de fonctionnaires mexicains par notre artiste Thomas Cecchelani
Photographies de fonctionnaires mexicains par notre artiste Thomas Cecchelani, sur le thème de la violence et du crime organisé au Mexique
Photographies de fonctionnaires mexicains par notre artiste Thomas Cecchelani, sur le thème de la violence et du crime organisé au Mexique

Spécificité des cartels

 

Les cartels mexicains se distinguent par deux caractéristiques fondamentales.

Tout d’abord par un niveau de violence épouvantable (fusillades, exhibition de corps démembrés…) qui repose sur une militarisation et une connaissance aigue des conflits armés. Dans les années 90, dans l’État du Chiapas, un groupe armé et politisé (El Ejército Zapatista de Liberación Nacional, l’Armée zapatiste de libération nationale) prend le contrôle de plusieurs municipalités. Les considérant comme des terroristes, le gouvernement réplique en envoyant des forces spéciales combattre les insurgés. Après une série d’affrontements, un grand nombre de ces militaires désertent et s’allient à des policiers corrompus. Au début des années 2000, ils fondent un nouveau cartel réputé comme l’un des plus violents, les Zetas. Auparavant dépendant du cartel du Golfe, ils acquièrent très rapidement leur indépendance. L’implantation des Zetas dans les guerres de gangs a bouleversé l’organisation des autres cartels qui ont dû s’adapter aux techniques du combat militaire et à la professionnalisation de l’activité criminelle. Cela a eu pour effet de perfectionner l’équipement et la formation du crime organisé engendrant naturellement des guerres de territoire et donc l’escalade de la violence.

Les cartels mexicains se distinguent d’autre part par leur présence dans l’ensemble de la sphère sociale, culturelle (notamment avec l’émergence d’une narcoculture4), économique et même politique. Certains spécialistes, comme notamment Phil Williams et Roy Godson, perçoivent les cartels comme des entreprises transnationales qui ont su parfaitement s’adapter à la mondialisation et à l’économie de marché5. Ces syndicats du crime ne se limitent plus à « la production et la commercialisation de biens et services illégaux »6. De plus, différents cartels (Juarez, de Sinaloa, de Tijuana, du Golfe, les Zetas…) ont diversifié leurs activités criminelles en passant du trafic de drogue à l’enlèvement de clandestins, à l’extorsion, voire jusqu’au vol de pétrole des oléoducs de Pemex, une entreprise publique chargée de l’exploitation d’hydrocarbures.

Photographies de fonctionnaires mexicains par notre artiste Thomas Cecchelani, sur le thème de la violence et du crime organisé au Mexique

La réaction du gouvernement face au crime organisé : répondre à la violence par la violence

 

Au début des années 2000, les cartels se sont ramifiés, développés et ont infiltré tous les échelons de la vie sociale jusqu’aux secteurs économique et politique. C’est dans ce contexte qu’en 2006, le président Felipe Calderón (2006-2012) du Parti Action National (PAN) déclare une guerre ouverte aux syndicats du crime. Le gouvernement déploie 50 000 militaires7 dont 6 000 dans l’État du Michoacán, zone clé du trafic de drogue. Son successeur, le président Peña‐Nieto, du Parti Révolutionnaire Institutionnel8 (PRI) poursuit la militarisation de l’État et la guerre aux cartels. Le gouvernement multiplie aussi le nombre de policiers sur l’ensemble du territoire, passant leur nombre de 6 000 en 2006 à 38 000 en 20149.

 

Les causes de la violence, un cercle vicieux

 

Après 11 ans d’affrontements, la guerre contre les cartels a fait 196 000 morts et 30 000 disparus. L’année 2017 a été la plus violente au Mexique depuis 20 ans. Loin d’enrayer la violence, l’État n’a fait que la décupler et a consolidé le pouvoir du crime organisé. Il a même étendu son champ d’action et la présence de ses représentants au sein des différentes instances étatiques de la politique, de la finance et de l’économie.

 

Deux explications majeures ont été proposées pour expliquer la montée de la violence et l’emprise du crime organisé sur la société mexicaine.  

La première interprétation considère les moyens employés par l’État pour parvenir à ses fins. La guerre amorcée par l’ex-président Calderón visait à déstructurer et à juguler les cartels mexicains. En menant une guerre ouverte contre les syndicats du crime, le gouvernement est parvenu à arrêter ou à tuer 25 des 37 chefs de gangs. Cette stratégie n’a conduit qu’à l’escalade de la violence. En neutralisant les leaders, le gouvernement a fracturé les organisations criminelles qui se sont en fin de compte multipliées. De nombreux postes se sont alors trouvés vacants et les membres des gangs se sont livrés à des conflits internes pour se disputer la place de nouveau chef. La situation est rapidement devenue incontrôlable, les nouveaux leaders ont durci leurs méthodes pour faire prévaloir leur autorité et faire régner la discipline10. Le peuple mexicain en a payé le prix, les actes violents ont décuplé, décapitation, mutilation, extorsions, enlèvements, et encore plus de misère… Les combats de rues ont causé des dommages collatéraux, la violence est alors devenue endémique. En préférant une militarisation croissante de l’appareil d’État à une politique de l’emploi et de l’éducation11, la pauvreté a poursuivi sa progression dans tout le Mexique12. Les rangs des narcotrafiquants se sont gonflés d’un bataillon de chômeurs et de jeunes désœuvrés percevant le crime comme unique moyen de survie et d’ascension sociale.

Par ailleurs, le gouvernement de Calderón a choisi de mener une guerre contre les narcotrafiquants exclusivement du point de vue militaire. Il a délaissé la lutte contre le pôle financier du crime organisé (et son corollaire, le blanchiment d’argent) et n’a surtout pas traité l’aspect politique, à savoir la corruption et l’impunité qui gangrènent le Mexique.

Photographies de fonctionnaires mexicains par notre artiste Thomas Cecchelani, sur le thème de la violence et du crime organisé au Mexique

La seconde explication se base en effet sur la collusion entre front politique et syndicat du crime. En 2016, selon l’organisation Transparency International, le Mexique occupe la 123ème place des pays les plus corrompus sur 176 pays, avec un indice de 30/10013. De plus, selon les chiffres de l’Institut national de statistiques et de géographie, plus de 90% des crimes restent impunis. Or, il y a une connivence formelle entre corruption/impunité et violence/inégalités.

Selon la célèbre journaliste mexicaine Anabel Hernandez14, il existe une puissante corrélation entre le cartel de Sinaloa et le pouvoir politique. Au-delà des nombreux représentants politiques impliqués dans les activités du crime organisé, l’inefficacité et l’incapacité du système judiciaire et des différents corps de police se rapportent à l’important degré de corruption et d’infiltration des cartels dans toutes les sphères de l’État. Cela peut en partie s’expliquer par le faible revenu des policiers et des militaires qui sont tentés de basculer vers le secteur privé, vers le crime organisé, une activité beaucoup plus lucrative. L’argent permet alors d’acheter des juges et des fonctionnaires de police mal payés, et même parfois des dirigeants politiques. Une autre explication repose sur la « politique de la terreur » employée par les cartels qui n’hésitent pas à assassiner des élus qui font barrage à leurs objectifs.

Photographies de fonctionnaires mexicains par notre artiste Thomas Cecchelani, sur le thème de la violence et du crime organisé au Mexique
Photographies de fonctionnaires mexicains par notre artiste Thomas Cecchelani, sur le thème de la violence et du crime organisé au Mexique
Photographies de fonctionnaires mexicains par notre artiste Thomas Cecchelani, sur le thème de la violence et du crime organisé au Mexique

La militarisation de l’appareil d’État, la pierre angulaire de la sécurité, vers un affaiblissement de la démocratie

 

En monopolisant l’usage de la force pour résoudre un conflit, la démocratie mexicaine a été intensément affaiblie à différents niveaux. D’une part, tout comme les policiers, de nombreux militaires se sont retrouvés au cœur de scandales pour corruption, torture et complicité avec le crime organisé. Au cours des 11 années d’intervention de l’armée mexicaine, les plaintes pour violation des droits de l’homme se sont multipliées contre les militaires. Les forces gouvernementales ont maintes fois été accusées d’avoir recours à des arrestations arbitraires, à des exécutions extrajudiciaires15 et à la torture pour parvenir à leurs fins (tête maintenue sous l’eau, asphyxie à l’aide de sac plastique, menaces psychologiques sur les proches de l’interrogé…)16. Malgré cela, l’impunité perdure. Cela a eu pour conséquence de fragiliser considérablement la légitimité étatique et la crédibilité des institutions. Il a aussi été démontré que les États les plus violents présentent les taux d’abstention les plus élevés lors des élections gouvernementales17.
D’autre part, la militarisation de l’appareil d’État traduit une profonde crise institutionnelle. Cette manœuvre est anticonstitutionnelle puisqu’elle ne respecte pas l’article 21 de la constitution mexicaine qui prévoit que la sécurité publique est réservée aux corps policiers fédéraux.
Enfin, dans de nombreuses zones du territoire, le crime organisé s’est substitué à l’appareil étatique en imposant ses propres lois, en percevant ses propres impôts moyennant « protection et sécurité » par le biais d’agents gouvernementaux (maires, députés, chefs de police…).

Ce mois de décembre 2017, le Parlement mexicain a adopté une loi sur la sécurité intérieure, décrite par le président Peña Nieto comme « une nécessité impérieuse ». Une loi qui s’inscrit dans ce processus de militarisation du Mexique, soulève de nombreuses questions sur les violations des droits de l’homme et montre à quel point le pays est gangréné par la violence.

  1. Le terme de « cartel » est né en Colombie au début des années 1980. Introduit par la justice nord-américaine afin d’expliquer les activités liées au narcotrafic, il n’a toutefois pas de définition précise. Adolfo León Atehortua Cruz, Les organisations du trafic de drogues en Colombie.
  2. José Luis Solis Gonzalez, La violence au Mexique: État narco, crime organisé en « groupes d’autodéfense » communautaires dans l’État de Michoacán.
  3. Camara et Salama, 2004.
  4. Les narcotrafiquants et leur mode de vie sont mis en avant à travers la musique, le cinéma, les jeux vidéo et renvoient une image de réussite des criminels, fortunés et accompagnés de belles femmes.
  5. Phil  Williams  et  Roy  Godson,  «Anticipating  Organized  and  Transnational Crime», Crime, Law & Social Change.
  6. Adolfo León Atehortua Cruz, Les organisations du trafic de drogue en Colombie.
  7. Le Monde, Levée de boucliers contre la « militarisation » du Mexique.
  8. Le Parti Révolutionnaire Institutionnel est une des forces politiques majeures du Mexique qui a vu le jour en 1929. Il a détenu le pouvoir pendant 71 ans (1929-2000).
  9. Fernando A. Chinchilla , Chronique d’une guerre annoncée. La violence au Mexique à six ans du début de  la guerre contre le narcotrafic.
  10. Huerta, Mexico’s «War on Drugs»: A Successful Strategy ?
  11. Selon l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE). Les dépenses de l’État mexicain pour la réduction de la pauvreté ne représenteraient que le tiers des autres pays de l’OCDE.
  12. Selon la Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL).
  13. https://www.transparency.org/country/MEX , le score indique le niveau perçu de la corruption dans le secteur public sur une échelle de 0 (hautement corrompu) à 100 (très propre). En 2015, le Mexique était le pays le plus corrompu des pays membres de l’OCDE et le 3ème des pays du G20.
  14. En 5 ans d’enquête, la journaliste publie 588 pages de documents déclassifiés de la Drug Enforcement Administration (DEA) démontrant la collusion entre les dirigeants et les cartels.
  15. Cf. les massacres de Tlatlaya et Ayotzinapa.
  16. ACAT-France en collaboration avec le CCTI, le Centre Prodh, le Frayba et Código DH, Au nom de la « guerre contre le crime ».
  17. Palma, México: entre la Violencia  y la Consolidación del Sistema  de Partidos.