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Fragments de paroles albertivillariennes

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Maryse Emel (rédactrice), Jalis Vienne (artiste)

 

Maryse Emel, professeure de philosophie, et le photographe Jalis Vienne, tous deux originaires d’Aubervilliers, sont allés à la rencontre de ses habitants. Une ville menacée par le Grand Paris, mais ouverte sur un souci de soi et des autres, dans la circulation inachevée des mots.

Aubervilliers, ville classée parmi les plus pauvres de France, entre dans le Grand Paris, et la crainte de ses habitants d’une augmentation fulgurante du prix des logements, et d’une densification du territoire de la commune est aujourd’hui une réalité. On rase beaucoup et les promoteurs construisent sans relâche. La population ne cesse de croître. Le prolongement de la ligne 12 a pris du retard, tout comme la construction de la ligne 15. Le centre-ville vit au milieu d’une poussière dense et permanente. La pollution ? Un mot qui fait sourire. Il y a paraît-il des seuils à ne pas dépasser, des « marges ».

Aubervilliers est d’ailleurs une ville aux multiples marges. La marge du passé y est essentielle, comme dans toute ville. Le Grand Paris efface le passé. Ne risque-t-on pas de voir l’édifice s’écrouler ?

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La « marge » est le lieu de la correction et de l’évaluation. C’est là que le professeur annote la copie…

 

Si la marge permet de corriger le texte, c’est par sa coprésence au texte lui-même. En ce sens elle n’est pas distincte du texte mais lui appartient en propre. Le texte crée sa marge. Étrangement, « marge » ne signifie donc pas être nécessairement en opposition au texte, ou simplement en bordure. De la marge on peut l’amender, le rectifier, le réformer. La marge s’appuie contre le texte. Or la préposition « contre » a deux sens : l’opposition ou l’apposition. Soit la marge est hostile, soit elle complète le texte inachevé.

Beaucoup de pavillons anciens ont été rasés avec leurs jardins. Les promoteurs n’ont pas hésité à utiliser le concept d’éco-habitat pour le substituer à une autre réalité. Ces jardins ouvraient à une autre conception du monde, d’abord celle d’un monde ouvrier que l’on voulait maintenir, au moins dans la mémoire commune. Le Journal municipal, dans les années 90, consacrait régulièrement une page à l’histoire d’Aubervilliers. C’est ainsi que parut par exemple en 1993, dans le n°21 d’Aubervilliers Mensuel, un dossier sur les ouvriers des boyauderies des abattoirs de la Villette, cette industrie qui sentait la mort

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Des lieux et des temps à la marge

 

Les grosses industries ont quitté Aubervilliers. Les paysans et les ouvriers ont quasiment tous disparu. Certaines fermes ont été rachetées pour des sommes que le Grand Paris a rendu inestimables. Il reste une vieille ferme patrimoniale, la ferme Mazier, la dernière à avoir fonctionné jusque dans les années 80, que la poussière attaque maintenant, jour après jour. Du monde ouvrier subsistent quelques lieux, des cheminées d’usine, des traces. L’histoire des ouvriers est reléguée aux archives qui les ressuscitent à quelques occasions. Une vieille femme prend un café les yeux ailleurs, un ailleurs inconnu du Grand Paris. Les ouvriers ont toujours été à la vue de tous dans la contestation, la marge n’étant pas le lieu de leur combat. S’inscrire dans la marge n’était pas leur but. En 1885, il y eut Trimétal, au centre-ville, aujourd’hui mis en quarantaine pour cause de pollution des sols. Le bâtiment est là, abandonné, attendant d’être détruit, portant encore la mémoire de la condition ouvrière. Le Grand Paris ne conserve de ce passé que les façades, comme celle de la Bourse du travail, intégrée à de nouveaux logements. Non loin du service culturel, trône une ancienne cheminée d’usine dont on admire l’esthétique. Certaines rues, telle la rue Lécuyer, ont vu leur passé se dissoudre sous les bulldozers, une maison survivant encore parfois. Chanel a récemment loué à la municipalité une ancienne friche industrielle, la Manufacture des Allumettes, pour des raisons pratiques et esthétiques. À la porte d’Aubervilliers, il y a une enclave communautaire, celle du textile chinois, véritable labyrinthe de grossistes, héritière des Magasins généraux qui, durant la première moitié du 19e siècle, servaient de docks pour les agriculteurs qui n’en disposaient pas, afin de stocker les denrées périssables, suite à la loi du warrant promulguée en 1848. Les frères Péreire, célèbres financiers, verront l’occasion de tirer profit de la situation lorsqu’en 1852 le train est installé à la ceinture de Paris, et que les canaux de Saint-Denis développent le trafic industriel. Très vite les docks basculent du côté de l’industrie. Les Magasins généraux sont une ville dans la ville. Aujourd’hui encore cet espace est d’abord une enclave à l’intérieur de la ville. Seuls demeurent à la marge les souvenirs. Au 20e siècle, les Trente Glorieuses virent la mise en place d’une politique du logement urgente. Le périphérique, c’était la zone, là où les bidonvilles poussaient spontanément. Il fallait faire vite. La marge, c’était la pauvreté, la misère pour beaucoup de nouveaux arrivants. Cette marge est aujourd’hui dans ce qu’un temps on appela « cité » puis « quartier ». Cette répartition cultiva la marge. Plutôt que de résoudre ce problème, le Grand Paris recouvre le passé de la ville. Où iront les pauvres ? La question reste ouverte.

Aubervilliers est aujourd’hui une ville fragmentée. Des déchirures balafrent les artères ou encore les rues laissent parfois apparaître un vestige des décennies passées. On croise une rue encadrée de deux murs, où ont été fixées des fenêtres comme seul éclairage. Des grilles figurant des entrelacements de fils qui se veulent esthétiques ferment le tout. La rue est géométrique. Il n’y a pas un chat. Pas un humain non plus. Elle offre une vision où la fermeture prévaut sur le souci d’ouverture à l’autre. Œuvre du grand Paris. À côté, le Clos Sauvage, installé depuis peu, éphémère, bientôt détruit, se présente dans une sorte de hors-lieu contrastant avec la dystopie du paysage.

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J’ai rencontré Jean-Charles au Clos Sauvage. Il m’a d’abord expliqué pourquoi il vivait depuis plusieurs années dans des squats. « C’est un choix, me dit-il, j’en ai assez de payer pour des rentiers. Je ne payerai plus de loyer, ça c’est sûr. Je vis au milieu de gens qui aiment la servitude volontaire. » « Référence à La Boétie ? » lui demandai-je avec un peu d’humour. « On pourrait dire ça si La Boétie n’était pas si difficile à lire, répondit-il. » Il est depuis plusieurs années formateur au service de l’éducation populaire. Il a fait des études de biologie mais son milieu d’origine ouvrier ne lui a pas rendu facile l’aboutissement de ces années d’université. Cela ne l’empêche pas de continuer ce qu’il a toujours aimé, la lecture biologique du monde. Il écrit d’ailleurs des articles pour la revue Objet, fait de l’éducation populaire dans la rue. « Les gens sont prêts à accepter n’importe quoi, même leur propre licenciement », me confie-t-il à propos d’une entreprise qui envoie sa comptabilité en Pologne. « Les employés accueillent avec le sourire leurs remplaçants et contribuent à les former, créant les conditions de leur propre chômage. » Pour lui nous sommes hors-sol. Nous perdons pied, nous quittons le sol dans une totale appréhension de ce futur qui nous effraie. C’est ainsi que je comprends Jean-Charles. Ni un hors-lieu ni une marge, l’espace qu’il occupe est un territoire de paroles qui débordent. Nous sommes loin de la marge comme de l’émargement qu’on attend du candidat pour valider sa présence. Il me raconte encore… la difficulté à trouver un squat, la violence à laquelle il faut faire face lorsqu’on occupe un territoire commun sans autre loi que celle du respect. Si des violences à son égard il en a connu, il a connu aussi la joie de la liberté. Cette liberté est d’abord celle de sa parole qui circule. Soudain, il regarde rêveur quelques poules pondeuses qui vivent ici leur retraite. « Il faut y croire et surtout trouver le bonheur malgré tout », conclut-il en souriant.

 

Les paroles de la marge

 

Beaucoup d’hommes inactifs boivent à la terrasse des cafés et regardent les passants passer. Des femmes aussi occupent les lieux avec leur tricot, leur livre, leurs histoires. Elles y font circuler leur parole. Le café est un point focal dans la ville. C’est un nœud dans la ville. Il marque la pause. Le patient pressé arrête là sa marche dans la rue. Il regarde à droite, à gauche. Espace du commun, le café introduit la parole. On parle souvent des piliers de bistro. Ils viennent pour boire un coup mais aussi pour se raconter, se dire. La rue est une circonvolution où l’on se croise sans un regard. Le café au contraire est le point de départ de la perspective sur le monde, sur soi. On s’observe, on invente des histoires, on imagine. Dans un monde pressé et malade de la course au temps, le café est cette présence de la relation à l’autre dans un modèle dynamique du rhizome.

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C’est là que j’ai rencontré Gaspard. Débordant de projets, il me raconte celui de la pépinière qu’ils sont plusieurs à porter avec un esprit de partage. Arrivé depuis quelques années à Aubervilliers, il croit en la rencontre, en un espace commun à tous, harmonieux. Pour lui, la politique est inutile. Pire, l’État conditionne la lutte des classes, amplifie les inégalités. Il préfère la société des hommes aux lois de l’État. Il aime la musique, y voit même le rythme à une vie en commun. Il veut redonner vie à une vieille ferme, dont il reste peu de choses, afin, dit-il, que les habitants d’Aubervilliers se réapproprient leur passé maraîcher. Il est animé par une ferveur spirituelle, une foi dans les ancêtres, qui détermine selon lui son action et ses choix. Il est jeune et investit l’espace avec enthousiasme. Son rêve est de rassembler ceux et celles qui adhèrent à cette idée, qui y trouvent une résonance. Le monde dont on hérite va mal. C’est à nous de le changer, de le rendre vivable. Pour cela il faut construire des projets… et y croire, songeur. Ariane est jeune, dynamique et pose un regard critique sur ces espaces mondes qui l’entourent. Si la marge en effet ouvre à un dialogue, ces espaces qu’elle recense au sein du laboratoire de La Semeuse sont singuliers et ont leur propre fonctionnement parfois en apposition /opposition à l’espace ville. La Semeuse se présente comme un lieu de débats publics où une fois par mois, l’occasion est donnée de construire une nouvelle pensée et d’échanger autour de projets artistiques, de réalisations d’aménagements alternatifs, de propositions d’urbanisme écologistes ou d’autres formes de réponse aux problématiques urbaines actuelles. Pour éviter que le Grand Paris ne décide de tout, le projet rappelle qu’une ville est d’abord humaine, pas seulement un plan urbain. Ariane sème des graines dans la ville, au sens propre et figuré. De sa grainothèque émergent des graines, et là l’espoir n’est pas resté au fond de la boîte.

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Liliane vient d’arriver. Elle a la trentaine. Elle cherche à approcher les habitants. Pas facile. Elle se situe à la marge, un lieu où on la renvoie. Elle se trouve à l’écart, différente de cette génération qui s’est installée dans la ville. Son appartement est cher et sans chauffage. On traîne pour le lui réparer. Elle vit avec les réfugiés, ces étrangers sans autres repères que leur questionnement. « Je suis du tiers monde, me dit-elle. Une fille de la “diaspora coloniale”, c’est un mot que j’ai inventé. Je ne me sens chez moi nulle part, mais partout. L’écart est là dans ce partout. Je ne suis pas une propriétaire, je ne le serai jamais. Mes parents sont des békés, ils m’ont transmis la marge. J’ai une culture sans identité, j’ai refusé ce pseudo-héritage, cette escroquerie de passer pour française. À Aubervilliers, j’ai compris ma nature trouble, dans ce monde rien n’est blanc rien n’est noir. Je ne suis pas même métisse, je ne suis pas une addition de qualités, c’est tellement facile de vous classer. Avec moi c’est impossible. » Elle a le sentiment de ne pas être entendue. Elle se remet à chanter. Elle habite sa voix qui s’élève dans le vent.

 

Des associations à la marge

 

Comme le dit Tocqueville, l’association a pour fonction de former les individus à un intérêt commun. Le Grand Paris, en décidant seul, a mis de côté cette marge traditionnelle que la ville avait installée. À la place apparaissent des « fragments » d’interrogations ou de paroles. Il ne s’agit pas tant d’être entendu que de dire ou d’écrire. Le discours est d’abord exercice narratif où l’individu se réapproprie son histoire, à défaut de l’Histoire. À l’anonymat des grandes métropoles et du Grand Paris, il répond par du texte. C’est cette narration de soi qui rompt avec les récits politiques salvateurs.

Il y a une rue perdue au fin fond de la ville d’Aubervilliers, le passage de l’Avenir…

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  1. Le même mensuel prendra plus tard le nom d’« Aubermensuel », comme si le fait de raccourcir le nom contribuait à justifier la disparition de l’intérêt pour certains sujets rejetés en marge de la communication.
  2. Sur l’histoire de cette manufacture : Paul Smith, « L’ancienne manufacture d’allumettes d’Aubervilliers », In Situ [En ligne], 26 | 2015, mis en ligne le 04 mai 2016, consulté le 15 mars 2018. URL : http://journals.openedition.org/insitu/12871 ; DOI : 10.4000/insitu.12871.
  3. Tocqueville, De la démocratie en Amérique, T.II, deuxième partie, ch. 4, ed Folio.
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