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État, nation et État-nation

Photo de Nicolas Melemis symbolisant la notion de frontière par la disposition aléatoire, dans l'espace urbain, de bandes réfléchissantes parfois utilisées pour marquer les frontières entre les États

Par Iris Lambert (rédactrice) et Nicolas Melemis (artiste)

À la fin de la Première Guerre mondiale, le président des États-Unis Woodrow Wilson, dans son programme en quatorze points pour la paix et la reconstruction de l’Europe, formule à demi-mot ce qui sera plus tard défini par les Nations Unies, dès le premier chapitre de sa charte, comme le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Il existe donc à l’échelle internationale un droit fondamental des peuples à s’organiser politiquement tel qu’ils l’entendent, indépendamment de toute influence étrangère et de façon souveraine. C’est cette conceptualisation de l’organisation politique autour d’un peuple uni, souvent dénommé « nation », qui a servi de fil rouge aux multiples déclarations d’indépendance et tentatives de sécession ayant eu lieu depuis plusieurs décennies. La déclaration d’indépendance du Kosovo en 2008 ou plus récemment celle de la Catalogne ainsi que les velléités corses sont autant d’exemples qui montrent que cette forme d’organisation politique est la plus évidente et la plus convoitée aujourd’hui. Plus subtilement, la conviction que l’État doit représenter la nation s’exprime au travers de la montée des nationalismes partout en Europe, de nombreux discours concernant la promotion des « origines » et des « valeurs » nationales à l’échelle étatique. Lorsque Nicolas Sarkozy en pleine campagne des primaires déclare : « Dès que vous devenez français, vos ancêtres sont gaulois », il redessine clairement les liens que certains considèrent comme indéfectibles entre, d’une part, une appartenance à une entité politique organisationnelle, et d’autre part, une appartenance à une nation, à un peuple chargé d’histoire et façonné de culture. En ancrant les origines des Français aussi loin dans l’espace historique, Nicolas Sarkozy (et bien d’autres avec lui) enracine cette association entre l’État et la nation, et la fait apparaître comme l’ultime, l’unique et l’universelle manière d’exister. Pourtant, n’importe quel cours d’histoire, même dès l’école primaire, nous enseigne que l’État, en tant qu’entité administrative, a pris au cours du temps plusieurs formes, de la zone tribale à l’Empire. En outre, la tendance actuelle au repli nationaliste se heurte à une mondialisation brutale et toujours plus puissante, qui, de plus en plus, dépouille l’État de ses fonctions capitales. Comment penser et comprendre l’État au XXIème siècle ? Il s’agit pour cela de retourner aux sources.

Photo de Nicolas Melemis symbolisant la notion de frontière par la disposition aléatoire, dans l'espace urbain, de bandes réfléchissantes parfois utilisées pour marquer les frontières entre les États
Photo de Nicolas Melemis symbolisant la notion de frontière par la disposition aléatoire, dans l'espace urbain, de bandes réfléchissantes parfois utilisées pour marquer les frontières entre les États

État ou Nation ?

Si aujourd’hui les deux notions d’État et de Nation semblent avoir fusionné, elles n’ont pas pour autant la même signification. La nation est une des façons par lesquelles les hommes se sont regroupés afin de s’identifier. On peut en distinguer par exemple le terme d’ethnie, qui est une autre forme d’identification. Elle permet donc aux hommes de distinguer un « nous » des « autres ». La nation se situe géographiquement au sein d’un territoire défini, qui porte également une signification symbolique : lorsqu’on franchit la frontière géographique, on franchit aussi la frontière de la culture et de la communauté. Aujourd’hui, ne dit-on pas que l’on se rend « à l’étranger » ? Au coeur de la nation est la conscience collective d’appartenir à un même groupe, qu’une solidarité robuste maintient à travers le temps. Cette solidarité est elle-même le symptôme de la mémoire collective. Le peuple se rassemble autour d’antécédents historiques (véritables ou mythiques) constituant un passé commun, fait de souffrances et d’actes héroïques. Cependant le critère commun n’est ni la race, ni la langue, ni la religion. Pour reprendre les mots d’Ernest Renan dans son célèbre discours « Qu’est ce qu’une nation ? » prononcé en 1882 à la Sorbonne, la nation est l’association de deux facteurs : « …l’un est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir un héritage qu’on a reçu indivis. » L’existence d’une nation repose donc fondamentalement sur la volonté commune de ses composants de la perpétuer en tant que telle.

Photo de Nicolas Melemis symbolisant la notion de frontière par la disposition aléatoire, dans l'espace urbain, de bandes réfléchissantes parfois utilisées pour marquer les frontières entre les États

L’État quant à lui se définit par sa fonction organisationnelle, permettant à une société de s’orienter et de se gérer. La Convention de Montevideo sur les droits et les devoirs des États a défini en 1933 quatre critères de l’État. Un État peut être reconnu en tant que tel s’il est constitué 1) d’une population permanente, 2) d’un territoire défini, 3) d’un gouvernement et enfin 4) d’une capacité à entrer en relation avec les autres États. Juridiquement, il n’est donc jamais fait mention de la nation comme critère nécessaire à la création d’un État. Ainsi, l’État peut prendre d’autres formes que simplement l’État-nation. Il existe aujourd’hui, pour ne citer qu’elles, plusieurs formes d’États : l’État unitaire, avec un pouvoir politique unique situé au niveau national comme la France, l’État fédéré, où chaque fédération dispose de pouvoirs propres (l’Allemagne ou les les États-Unis), et enfin les confédérations constituées de plusieurs États indépendants, telles que l’Union européenne.

L’État-nation est donc une forme particulière d’État où la nation s’incarne politiquement, créant des institutions lui permettant de s’organiser et de se protéger. Dans ce cas de figure, l’État consolide la nation. Dans certaines situations, au contraire, c’est la préexistence d’un État fort qui aboutit à la naissance d’une nation. D’ailleurs, pour Eric Hobsbawm, grand historien britannique spécialiste de la nation et des nationalismes, « Ce ne sont pas les nations qui font les États et le nationalisme ; c’est l’inverse. » Et bien que l’État-nation soit le modèle le plus répandu aujourd’hui, nombreuses sont pourtant les nations existant indépendamment de l’État : le Kurdistan par exemple, peine à s’instituer internationalement, pris en étau entre la Turquie et l’Irak, ou encore le Québec qui, bien que partie intégrante du Canada, ne s’en définit pas moins comme une nation distincte.

Photo de Nicolas Melemis symbolisant la notion de frontière par la disposition aléatoire, dans l'espace urbain, de bandes réfléchissantes parfois utilisées pour marquer les frontières entre les États

Origines et développement

La superposition de l’État et de la nation est donc un phénomène historique, résultat de plusieurs dynamiques sociales, culturelles et économiques. Ce phénomène est bien plus récent que ne laissent croire les discours à teinte nationaliste de plus en plus répétés ces dernières années. Les premières occurrences de ce chevauchement entre l’État et la nation datent de fait du dix-neuvième siècle en Europe de l’Ouest. Les influences à l’œuvre ayant mené à cette forme d’organisation politique sont sujet de discorde entre intellectuels, historiens et universitaires.  

Pour certains, c’est le développement des idées démocratiques en Europe depuis le seizième siècle qui a abouti à une plus grande solidarité entre les individus et diffusé l’idée d’égalité entre les citoyens. Ce renforcement des liens et des conceptualisations ont aidé au développement de plusieurs nationalismes qui ont, à terme, conduit à l’établissement politique de la nation.

Pour d’autres, les sentiments nationalistes et d’appartenance à une même grande « famille » cherchant à s’institutionnaliser sont plutôt le fruit du développement massif de la scolarisation et de l’éducation, couplés aux développements technologiques rapides dans les domaines du transport et de la communication. Le développement de l’imprimerie permet de fixer les textes et la langue et de stabiliser la culture orale. Les populations deviennent de plus en plus lettrées grâce à l’expansion de la scolarisation, permettant ainsi de consolider la cohésion sociale.

De façon plus pragmatique, Ernest Gellner, théoricien de la société moderne, a avancé que la montée des nationalismes au dix-neuvième siècle était le résultat de processus agricoles et industriels. L’industrialisation a bouleversé la répartition des tâches. Avant elle, chacun possédait un savoir unique, spécifique et nécessaire à un certain type de production. L’industrialisation, par l’automatisation de la production, a rendu obsolète cette spécialisation, et il fallut au contraire que tous puissent exercer, de manière interchangeable, des compétences standardisées. C’est ce besoin en compétences génériques, permettant de passer d’un travail à un autre et de communiquer facilement qui a encouragé le développement d’une éducation commune et globale, aboutissant finalement à l’homogénéisation de la culture nécessaire à la montée du nationalisme.

Enfin, une explication politique permet également de comprendre l’avènement de l’État-nation. Dans un souci de gouvernance efficace, les dynasties royales, comme ce fut le cas en France, se sont efforcées de développer un sentiment de cohésion nationale, avant que la Révolution ne proclame que la nation n’existe que par elle-même.

Quant à la diffusion de l’État-nation autour du globe, au point de pratiquement devenir l’unique organisation politique concevable, Andreas Wimmer et Yuval Feinstein expliquent dans l’American Sociological Review qu’il s’agit du même principe que celui d’une épidémie. L’adoption presque universelle du concept d’État-nation serait le fruit d’une contagion régionale et locale des comportements politiques et culturels, plutôt que le résultat de forces globales.

Lorsque Hegel au dix-neuvième siècle parle de « la fin de l’histoire », il « affirme simplement qu’il n’y aura plus d’autre configuration du pouvoir. Des événements historiques pourront toujours survenir, l’évolution des formes politiques est réputée close », explique Roger-Pol Droit, philosophe français et chercheur au CNRS.

Pourtant, Hegel n’avait peut être pas prévu que la mondialisation bouleverserait la stabilité de l’État-nation.

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Les nouveaux défis

La double dépendance de l’État et de la nation, condition nécessaire à la pérennité de cette configuration du pouvoir, est, de plus en plus, mise à mal par les dynamiques de la mondialisation. Les États, peu à peu, semblent perdre les fonctions dont ils sont censés avoir le monopole.

Les trois fonctions régaliennes classiques – police, justice, défense – sont souvent aujourd’hui assurées par d’autres acteurs que l’État. Si celui-ci est supposé détenir le monopole de la violence légitime, les autres rôles de la police tels qu’assurer la sécurité intérieure et le maintien de l’ordre public peuvent désormais être tenus par des entreprises privées. Des sociétés privées de surveillance par exemple, ou encore des polices privées sont autant d’alternatives à la police d’État.

La justice, particulièrement au sein de l’Union européenne, n’est plus nécessairement aux mains de l’État, qu’il s’agisse des sources de la loi ou de son application. Lorsqu’ils s’associent, les États membres de l’Union européenne consentent à transférer une partie de leur souveraineté à l’Union. Cela se traduit, par exemple, par le fait que le droit public européen prévaut sur le droit domestique. Ainsi donc, la loi au sein des pays de l’UE n’a plus pour unique source les institutions étatiques, mais tout d’abord les institutions européennes. D’autre part, le développement de tribunaux pénaux internationaux, tels que celui pour l’ex-Yougoslavie ou celui pour le Rwanda, délocalise une fois de plus des fonctions initialement spécifiques à l’État souverain. De plus, aux yeux du système légal international, les États ne sont plus les seuls acteurs. À l’origine, les États constituent les seules entités légales reconnues par les sources du droit international. Avec le temps et les mutations successives, d’autres acteurs ont progressivement été  reconnus : les organisations internationales, les individus ou les corporations.

Photo de Nicolas Melemis symbolisant la notion de frontière par la disposition aléatoire, dans l'espace urbain, de bandes réfléchissantes parfois utilisées pour marquer les frontières entre les États

Enfin la défense est parfois assurée par des entités autres que l’État. L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), a été mise en place par les États signataires afin de satisfaire leurs fonctions de défense et de sécurité de manière collective.

Mais les fonctions régaliennes ne sont pas les uniques fonctions à s’amenuiser progressivement. Habituellement, les États détiennent un pouvoir de contrôle monétaire, c’est à dire le pouvoir d’émettre et de frapper une monnaie. Les banques centrales ont le monopole de l’émission des billets. Aujourd’hui le développement des crypto-monnaies, notamment l’envolée spectaculaire du Bitcoin, concurrence sérieusement l’État comme unique émetteur.

Enfin des acteurs tels que la ville sont préconisés afin de faire face aux nouveaux défis planétaires comme la pollution, l’immigration ou la pauvreté. Anne Hidalgo et Sadiq Khan, respectivement maire de Paris et maire de Londres, ont ensemble signé une tribune dans laquelle ils définissent la ville-monde comme un « contrepoids à la léthargie des États-nations ».

Ainsi, de nouveaux acteurs ne cessent de rivaliser, sur de multiples fronts, avec des États qui, de plus en plus, paraissent à bout de souffle face aux grands défis de la mondialisation.

Photo de Nicolas Melemis symbolisant la notion de frontière par la disposition de bandes réfléchissantes parfois utilisées pour marquer les frontières entre les États

« L’avantage aux nationaux », clament les droites. « Vive l’auto-détermination », leur répondent parfois les gauches. En réalité, la réduction de l’identité des peuples à son aspect étatique est une conséquence historique. Si l’État-nation est bien le produit d’influences socio-économiques façonnées au cours de l’histoire, il n’en est pas pour autant l’unique forme d’organisation. Et si d’aventure il s’avérait inadapté, tant dans sa capacité à exercer ses fonctions que dans son aptitude à créer une identité, il n’en tiendrait qu’aux hommes d’accepter de se redéfinir…

Grosby, S. (2005). Nationalism: A Very Short Introduction. Oxford: Oxford University Press.

Qu’est-ce qu’une nation ? Littérature et identité nationale de 1871 à 1914. Texte intégral de Ernest Renan. (Textes de Barrès, Daudet, R. de Gourmont, Céline), chapitre 2, pp. 12-48. Paris : Pierre Bordas et fils, Éditeur, 1991, 128 pp. Collection : Littérature vivante. p.50.

http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/institutions/collectivites-territoriales/principes-collectivites-territoriales/quelles-sont-differentes-categories-etats.html

https://www.monde-diplomatique.fr/2010/05/HOBSBAWM/19105

Tilly (1994); “States and Nationalism in Europe, 1942-1992 Theory and Society 23:131-46;  Mann (1995) “A Political Theory of Nationalism and its Excesses” pp.44-64 in Notions of Nationalism, edited by Periwal. Budapest: Central European Univesity;

Hechter (2000) Containing Nationalism, Oxford, UK, Oxford University Press.

Gellner (1983) Nations and Nationalism, Ithaca, NY: Cornwell University Press

Qu’est-ce qu’une nation ? Littérature et identité nationale de 1871 à 1914. Texte intégral de Ernest Renan. (Textes de Barrès, Daudet, R. de Gourmont, Céline), chapitre 2, pp. 12-48. Paris : Pierre Bordas et fils, Éditeur, 1991, 128 pp. Collection : Littérature vivante p. 38.

https://www.lesechos.fr/02/10/2015/LesEchos/22036-042-ECH_l-etat-nation–une-espece-en-voie-de-disparition.htm

Les fonctions régaliennes, Jacques Garello, 2013, Lion en Français n°639, pp. 48 à 51

http://www.liberation.fr/france/2016/07/24/anne-hidalgo-il-faut-se-battre-pour-faire-reconnaitre-que-les-villes-font-partie-des-solutions_1468259